Maïeutique style cheval

Ma mère m’a dit que je n’étais toujours pas né, et je la faisais déjà chier. Elle disait que je faisais des bruits identiques à ceux de quelqu’un qui parle quand il plonge, mais sans les bulles, parce qu’il n’y avait pas d’air, précisait-elle quand l’occasion d’en parler se présentait.

Au début je n’ai pas compris ce qu’elle voulait me dire. Je n’avais que les mots que je lui avais entendu dire, à partir du moment où mes oreilles se sont formées et ont pu recueillir des sons, qu’ensuite, avec la répétition, quoique sans images, sont devenus des mots que je pouvais utiliser.

Les gens croient que l’on apprend d’abord les mots sécables, mais je crois que ce sont les sentiments que l’on perçoit les premiers.

Je ne comprenais pas encore, dans le ventre de ma mère, ce que « jaune » voulait bien dire, mais alors « angoisse », « tristesse », « joie », « espoir », « tendresse », ceux-là, ma mère en alternait tout le temps, j’ai eu occasion de les ressentir de partout.

C’est comme ça que vers la fin j’ai compris que ma mère voulait déjà que je sorte, et moi aussi d’ailleurs, je commençais à me sentir de plus en plus enfermé, mais comme j’entendais « neuf mois », tout le temps, et que ma mère faisait le décompte tous les jours, plusieurs fois dans la même journée, je n’ai pas voulu contrarier le médecin, après tout il était dehors et moi encore dedans. Il avait donc une meilleur perspective de que me faire sortir quelqu’un d’une telle situation impliquait, et moi, je voulais que ça se passe bien.

L’empressement de ma mère me fatiguait parfois. Je me demandais si c’était qu’à ça que servaient les mots, pour les répéter en boucle et s’angoisser tout seul, comme elle le faisait dès qu’elle ne parlait pas.

Pendant les dernières jours, ma mère n’a fait que monter le flux de cette sensation de fleuve qu’entrait en moi par le cordon ombilical. Ça me chatouillait un peu. Au début c’était agréable, je veux dire, depuis que je connaissais cette sensation, elle avait toujours été agréable, surtout quand elle s’accompagnait de la joie. Mais avec l’angoisse et l’empressement, plus les mots en boucle qui lançaient des sensations fluviales à des intervalles irréguliers, les uns plus forts que les autres, c’était désagréable, assourdissant. Je commençais à penser et voilà qu’elle m’en empêchait avec ses peurs.

Bien sûr, je ne pouvais pas comprendre les mots que passaient par sa tête, je ne les connaissais même pas, mais le cœur faisant« boum, boum, boum » à toute vitesse, c’est comme avoir un voisin percussionniste qui s’en fout de toi et sur qui tu ne peux te plaindre car c’est le fils de la propriétaire.

C’est la dernière fois que j’ai su ce que ressentait ma mère vraiment sans lui demander. Par la suite, tout devait passer par les mots et la voix, quoiqu’elle a un visage expressif et des grands yeux qu’elle utilisait pour me faire savoir des choses aussi.

Mais c’est toujours plus compliqué que dans son ventre. Cependant je n’allais tout de même pas rester que pour ça et, comme je l’ai déjà dit, on n’y pouvait plus être. Alors, ensemble, on m’a sorti : le médecin, ma mère et d’autres voix dont la fonction n’était pas très claire mais qui interpellaient tantôt ma mère, tantôt moi, avec des phrases du type : « vas-y, petit, tranquille, tranquille, fais plaisir à ta mère et sort la tête en avant », ainsi que d’autres du même genre, sans beaucoup variantes sémantiques.

Je ne me plains pas, je dis juste que c’était assez simplement dit pour être clair, et j’ai coulé avec le fleuve, comme un poisson, provoquant à ma mère « le plus grand mal de ma vie », comme le dit elle-même, et qui l’a dégoûtée du processus de la procréation au point de décider qu’un seul enfant suffisait.

C’est ainsi que sont morts mes frères et mes sœurs, je les ai tués en naissant, ils ont disparus avec l’idée de famille qu’avait ma mère avant l’accouchement. La vie est courte quand on n’est même pas né, lorsque l’on meurt encore idée et désir.

Je pressentais que c’était très désagréable pour ma mère, d’être enceinte, et c’est vrai qu’à juger par la façon dont le liquide amniotique bougeait, elle avait du mal à se déplacer, c’est de là que venait cette sensation de marée.

J’avais décidé de faire tout ce que le médecin me demanderait, mais alors cet imbécile a éternué pile quand je sortais, projeté par les muscles abdominaux de ma mère, ainsi que le coup de bistouri dont elle porte encore la cicatrice, et il m’a laissé tomber.

C’est pourquoi je n’ai pu m’empêcher de lâcher un cri, grâce à la chute qui a fait office de fessée, et histoire de rappeler au médecin le protocole de la maïeutique, puis je me suis adressé à lui depuis la plus grande honte que je n’ai jamais ressenti, par terre, enrobé de viscosité, attaché au ventre de ma mère, avec le placenta encore dans son ventre, elle, les jambes écartées, les poings crispés et tous ces cris, elle devait avoir honte aussi… et j’ai prié, par pitié :

« Réparez votre connerie et levez-moi ; puis, coupez ce maudit cordon ; je ne peux pas parler et être crédible si je suis encore attaché à ma mère. Il fait froid, dépêchez vous, s’il vous plaît ».

C’est la dernière fois où j’ai parlé avant les trois ans. J’ai vu que ça faisait tellement étrange à tout le monde que, si je le faisais, ils n’allaient pas me laisser tranquille. C’est pourquoi j’ai feint un développement linguistique « normal », histoire qu’on me fasse pas chier avec leur curiosité, et j’ai surtout écouté, puis j’ai appris à lire et à écrire en catimini. Ensuite, quand c’était normal de parler, j’ai parlé, et tous contents.

Pour ce qui est de la cicatrice, elle ne m’a jamais pardonné, bien qu’elle reconnaisse  qu’elle aurait dû s’en douter, mais je ne serais pas né alors, comme je lui ai toujours dit. Elle n’a jamais répondu à cet argument, elle détourne la conversation à ce moment-là. Tout ce que je sais, c’est qu’elle n’a jamais aimé cette marque. Tant pis,  je suis déjà dehors, né et tout. Je crois que ce qui l’énerve le plus c’est qu’elle ne peut pas me dire « tu verras ». Ah, ma mère, qu’est-ce que je l’aime.

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