« Ain’t no sunshine when she’s gone » et un batteur suspicieusement joyeux

Bill Withers chante amèrement la solitude que laisse en lui l’absence de son aimée. Une vidéo datant des années soixante-dix fait office de preuve. On peut voir que la chanson vient d’une blessure profonde, de la marmite personnelle du regret. Il ne pleure pas. Il transpire. Il chante un triste si j’avais en disant ain’t no sunshine when she’s gone.

Dans tous les cas, il nous dit lui-même qu’il n’a pas vu la chose venir. On dirait qu’il s’est retourné pour chercher quelque chose sur la table de nuit, le briquet ou le réveil, par exemple, et que, quand il a regagné sa position d’origine, elle était déjà partie, et il n’a pas pu s’en rendre compte :Wonder this time where she’s gone.

Il était peut-être bourré quand elle est partie et c’est pour ça qu’il ne l’a pas vu quitter la chambre. Ou bien, elle n’est pas partie d’un coup, mais à petits pas, pendant qu’il était concentré sur sa carrière. Un jour, elle a tout simplement fini de partir, comme tous les amours qui se diluent dans la négligence jusqu’à l’effacement, laissant du regret en échange.

Ce que Bill ne nous dit pas c’est pourquoi elle est partie. Il parle juste des ravages, comme le villageois qui regarde sa cabane dévastée par l’ouragan, le livrant à la nature et à la pauvreté. Seuls elle et lui sauront ce qui s’est précisément passé. Mais où est-elle partie, ça, nous pouvons peut-être le savoir grâce à la vidéo. En plus il paraît que ce n’est pas la première fois : every time she goes away.

Dans l’enregistrement on peut voir quatre personnes. Chacun d’eux fait sa part de musique noire dont ils ont l’héritage direct. Bill nous avoue l’obsession qu’elle est devenue pour lui depuis . Il est habillé avec pull jaune et armé de sa guitare folk. Le tempo est lent, sa voix est grave, en ton et intention. Il nous parle de quelque chose d’important. Les accords en solo du début sont là pour nous le rappeler au cas où nous parlions en même temps. Plus tard il nous dira une centaine de fois qu’il sait, qu’il sait, qu’il sait, I know, I know, I know… Mais, en réalité, il n’en sait rien du tout et c’est pour ça qu’il a composé la chanson.

Le guitariste est assis sur un tabouret de bar. Il est vêtu d’un béret vert, d’un pull-chemise beige moulant dont le col marron est ouvert en v, et d’un jean moulant gris en patte d’ef’, comme l’époque les codes de l’époque dictaient. Les autres zicos adhèrent aussi aux pattes d’ef. Il nous lâche ses accords aigus et électriques. Il est concentré. Le sourire ne semble pas rimer avec sa musique. Son visage est sobre.

Le bassiste, confortablement assis sur une chaise, légèrement penché vers l’arrière, les jambes croisées, groove sereinement. On dirait presque qu’il caresse l’instrument ou qu’il médite en parcourant le manche sonore. Sa tenue est élégante : une veste noir et un pantalon à carreaux bleus et violets. Son semblant est assorti avec ces couleurs, sa peau aussi. Ses yeux sont fermés par intervalles.

Quant aux yeux du batteur, lui, il cache son regard derrière une paire de lunettes aussi funky que sa coupe tête-de-micro. Son image n’est pas sobre ni triste. Il porte un costume blanc à rayures horizontales bleues. Il est le seul à rompre avec la note bleue que la douleur de Bill est censée faire vibrer dans l’espace, et ce depuis le début de la chanson.

Il sourit gaîment. Le rythme que la musique lui demande est fin, il sursaute d’un temps à autre, retenant partiellement l’énergie qui semble vouloir sortir par ses baguettes, affichant en permanence un grand sourire en direction de la caméra.

La douleur de Bill, le bassiste et le guitariste semblent le partager, ou au moins le respecter profondément. Ils le démontrent en penchant leur tête sur leurs instruments respectifs. Il s’agit probablement d’une façon de faire dans le milieu de la musique, lorsqu’un des leurs traverse un deuil.

Ceci nous fait donc soupçonner que le batteur sait où est-ce qu’elle est partie et quand, et son sourire nous dit qu’elle était probablement chez lui.

Vous me direz, en regardant la vidéo, qu’il manque le clavier qu’on entend. Bien, nous avons fait comme le cameraman qui l’a délibérément laissé hors cadre. Il s’est plutôt concentré sur le batteur, son pire ennemi, pour le dévoiler. Comme ça tout le monde saurait qu’elle était chez lui. Comme ça Bill pourrait arrêter de faire des chansons tristes qui lui rappelaient ses propres regrets, et en même temps se venger, parce que sa copine est aussi partie avec lui.

 

 

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