Le dernier lit

James Thierrée, La Symphonie du hanneton, (La sinfonía del abejorro) 1998.

que j’eus et qui n’appartint à personne d’autre fut celui dont ma mère me fit cadeau dans la maison qu’elle finit de construire pendant que j’étais en voyage.

Je ne pus pas l’utiliser, car j’étais retourné en pensant à reprendre l’émancipation que je forçai à seize ans. Malgré cela, ma mère voulut mettre un lit à ma disposition dans sa nouvelle maison.

Ce fut une trahison pour elle que de ne l’avoir utilisé que quelques mois. Depuis, je n’eus pas de lit.

Les matelas s’ensuivirent, quelques une-place, puis deux-places ; ils firent suite aux matelas partagés avec mon meilleur pote quand on habitait à quatre dans vingt mètres carrés, lorsque je me fis virer de la maison.

Les matelas défilèrent depuis, toujours posés par terre. Il y eut aussi la période clic-clac avec le sillon aux grosses coutures du milieu ; ou encore le matelas pour canapé-lit sans canapé-lit, mais jamais de sommier pour finir la conjugaison de base d’un lit contemporain minimal, avec quatre pattes et des lattes.

Le matelas par terre , que je nommerai « lit » d’ici la fin du texte, étant donné qu’il avait la fonction entière même sans sommier, a l’avantage de ne pas accumuler de la poussière qui monte au moindre courant d’air pour rentrer dans le tissage fin du matelas et remonter peu à peu vers le système respiratoire.

Par contre, il faut nettoyer les bords fréquemment. Ce côté « faible » de la propreté, peu être réduit en mettant le matelas dans un coin de la pièce, réduisant la surface exposée à la poussière de cinquante pour cent.

De coin en coin, les années passèrent.

L’endroit où je vis est le premier lieu où je demeure pendant plus de six mois. Depuis, cela fait six ans et deux matelas qui furent ensuite recyclés par la colocation.

Mon lit actuel c’est Chaghig qui me l’a laissé, à la fin de l’année qui laissa une touche orientale dans la maison. Je ne sais pourquoi mais cette année là, ça me rassurait d’avoir quelqu’un qui sache lire, écrire et parler l’arabe. Plus l’espagnol et le français, je sentais qu’on était forts, prêts pour affronter ce monde en nous entraidant dans son déchiffrage, pour agir ensuite à partir de la tranchée de l’art, avec un message de paix, mais sans oublier qui sont les ennemis qui traquent les marginaux (c’est au moins l’idée).

Peut-être parce que dans le quartier c’est une langue dominante. L’affront continue, mais il est devenu plus francophone à la maison.

La pensée du lit de ma mère disparut entre-temps et la culpabilité se dissout. J’appris pourtant le plaisir d’avoir un lit, un endroit plaisant pour être allongé, pour faire l’amour, pour manger devant un film, pour faire des siestes et avoir des cauchemars, pour faire des beaux rêves et pour cuver des rhumes et des mélancolies.

Ce n’étaient peut-être que des matelas par terre, mais pour moi ce furent des lits.

Je me rappelle les nombreuses fois où je mis les draps pour la première fois dans logis, après ou avant d’ouvrir la valise ou les cartons, selon les cas, pour planter le drapeau d’un nouveau lieu de vie. La première nuit, quelles nuits, pleines d’espoir et du soulagement de l’atterrissage, clefs en main, valise dans un coin, éventrée, les objets déjà en train de chercher leur place dans la pièce.

Les lits des hôtels ne comptent pas car ils sont achetés pour leur fonction même et ne sont pas à nous, c’est une histoire à part, celle de la construction d’un sommeil collectif et des lits qui sont chauds en permanence.

Il y eut une histoire comme ça dans la coloc. Gonzalo, un ami d’autrefois, n’avait besoin du lit que trois jours par semaine. Il travaillait comme veilleur de nuit dans hôtel trois étoiles à Paris. Je dis « jour » parce qu’il ne dormait pas la nuit. Matteo venait d’arriver à Paris et il fit de La Courneuve son quartier général. Ils se partageaient la chambre de la façon suivante : Matteo l’occupait du lundi matin au vendredi midi. Il partait chez sa mère pendant le week-end. Gonzalo arrivait de Rennes où il était professeur d’espagnol. Il arrivait plus tard que midi, mais Matteo dormait souvent encore. Il se levait, mettait ses affaires dans un coin, libérait le lit, prenant ses draps, sa couverture et son oreiller pour le mettre dans le placard.

Ce lit fut chaud pendant quelques mois, en attendant que la chambre du fond se libère pour que Gonzalo déménage. Son premier matelas, fut la deuxième vie d’un matelas que j’eus pendant cinq ans. On recycle tous des matelas, je pense, à un moment ou un autre de la vie.

Il y a des lits où je pleurai plus que dans d’autres. Ce fut progressif, indolore, j’arrêtai de pleurer et à présent j’ai un sommier. Gonzalo part pour un nouveau lit dans la banlieue encore plus au nord de cette île massive, qui n’est pas vraiment une île, mais qu’on appelle comme ça.

Si le sommier tint avec un bûcheron andalous dessus, il devrait servir encore quelques années. La non recherche de l’atteinte d’un objet, revient à une vraie surprise qui éclate en des souvenirs, ouvrant des portes logiques mais absentes de ce qu’on est à un moment donné.

Ceci dit, je le payai cher, cela nous valut l’amitié. Des histoires d’argent qui ne devraient pas exister entre deux personnes qui se font confiance, ces genre de choses qui font que les gens ne se parlent plus, et qui sont toujours tristes.

Quoi qu’il en soit, et avec la conscience tranquille, à présent il y a un vrai lit pour atterrir après les quatre boulots, les fêtes, les études, les voyages, les balades et les mariages, les tempêtes et les concerts, pour cuver des amours, des tristesses, des joies et des caresses, pour pleurer ou se faire plais’.

Ceux qui diront « ce n’est qu’un lit », devront recommencer la lecture du texte.

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