Pluie de pétales pour remplir des poches vides

Fleurs agitées par le vent, Utagawa Toyokuni, début du XIXe siècle

C’est la hass en pleine saison […]

En bas de chez toi, en bas de chez moi,

y a ceux qui partent et ceux qui partent pas

Skalpel, Partir, 2014

J’ôte mon kimono

après la visite aux fleurs de cerisier.

Que des liens

Hisajo Sugita, 1932

Il y avait des pétales qui sont arrivés avec le vent. D’habitude ce sont des sacs en plastique et la dernière fois un ballon violet qui s’est coincé dans la cage du balcon. Mais aujourd’hui ce sont quelques pétales d’un rosacé qui pourrait très bien être un pêcher ou un cerisier. Malheureusement les fruits sont trop lourds pour être emportés par le vent et ce n’est pas encore le temps des cerises de toute façon.

Entourés de béton, comme nous sommes dans le quartier, ça surprend, comme lorsqu’un inconnu nous dit quelque chose de gentil quand on s’attendait à une injure ; ou comme lorsqu’on goûte à une nourriture inconnue et, en la mangeant on s’attend un goût amer, alors qu’on goût sucré et une texture tendre se dévoilent dans la surprise.

Les arbres des rues environnantes ont deux cycles de fleuraison, un pendant l’hiver et un autre au printemps. En hiver, je les ai pris pour des flocons, aujourd’hui pour la confirmation comme quoi la vie est dehors.

J’ai passé une semaine sans sortir de chez moi. J’étais fatigué et las des gens. Je travaille avec eux, ils sont nombreux et tous différents. Ils veulent des choses distinctes et ils parlent tous. J’en ai eu ma claque.

Cette semaine je n’ai eu du contact qu’avec ceux qui vendent quelque chose, surtout de la nourriture, mais c’est tout. J’étais à jeun des gens.

Hier c’était vendredi,et j’ai la trouille de ce jour-ci. Il était huit heures, je buvais un café à table entouré de cette lumière blanchâtre du soleil matinal et ce ciel couvert d’une nappe fine et je savais que les raisons d’être dans le monde étaient floues et que le jour serait long. Je l’ai rempli de lumière en lavant les vitres et les rideaux, en renforçant la vitre cassée pour qu’elle tombe en sécurité, en vue du manque d’attention du propriétaire. Je m’épurais, en épurant la maison, afin de fuir le vertige d’un vendredi au bout d’une période financière difficile.

Ce n’était pas un vendredi comme les autres, mais un vendredi de vacances au bout d’une semaine de misanthropie. Je m’étais senti agressé par le monde, par le système qui le régit. Des vacances sans argent parce que l’État a oublié de me payer pour que je parte aussi à la recherche du soleil.

Et puisqu’à cause des innombrables cul-de-sac du labyrinthe administratif et des gens qui reçoivent leur juteux salaire à la fin des tous les mois et qui ne peuvent donc comprendre ce que c’est qu’attendre une paye, depuis plus de six mois, je me suis mis en cure de désintoxication d’hominidés. C’est pourquoi j’ai tourné le dos au monde. J’en avais marre de jouer à un jeu où c’est toujours les mêmes qui gagnent.

Gonzalo et ma soeur disent qu’en termes économiques, le temps où cet argent déjà gagné est encore dans les poches de l’État, et fois le nombre de personnes qui se trouvent en ma situation, c’est de l’argent gagné.

Ce n’est pas lui qui le dit, c’est l’économie, le capitalisme et les banques. Gonzalo dit aussi que si j’attends avec autant de hâte cette paye, je ne peux donc me permettre de prendre de vacances, puisque je n’ai pas assez d’argent pour partir tout en ayant de l’argent de côte.

C’est vrai, je vais avoir trente ans et je n’ai pas un rond d’économies. Je connais des gens autour de moi qui mourraient d’angoisse dans cette situation, à commencer par ma mère qui sait tellement bien gérer l’argent et qui n’a aucun vice.

C’est ainsi qu’elle a construi deux maisons, alors que je ne peux encore arriver qu’à la fin du mois. Ce sont des temps différents, certes, la précarité du travail es un sujet sensible, mais il y a aussi cette nouvelle façon d’être que nous a légué la génération précédente : la remise en question de la famille comme allant de soi dans la construction de l’être dans le monde, dans le cycle de chacun de ses membres.

Statistiquement parlant, c’est l’Europe qui a le dessus à ce sujet. Les personnes se marient et ont des enfants plus tardivement, ou bien ne font ni l’un ni l’autre, comme dans mon cas. Ceci rend plus simple le détachement d’un vendredi comme aujourd’hui, la fuite est encore possible à condition d’aimer la solitude. Toujours statistiquement parlant, si quelques individus ne forment pas de famille, l’être humain est loin de disparaître, bien que le taux de mortalité soit supérieur aux naissances dans le cas européen. On ne peut dans tout cas me compter parmi les immigrés qui accroîtront cette natalité pour sauver cette société du suicide et surtout pour payer les retraites et la dette nationale.

Pluie de pétales sur les dalles sèches, message qui dit qu’un fruit se trouve quelque part ailleurs et qu’il faut aller le chercher, histoire de trouver autre chose, de chasser les démons et de vivre la liberté de marcher, car après tout, on sait que, s’il y a une fleur, il y a fruit, gratuit, quelque part, pour palier l’amertume de la précarité.

Ensuite j’ai pris un journal et je me suis senti ridicule, y a la guerre en Palestine, des innocents meurent à cause de l’ambition et le mépris d’un peuple, ainsi que le soutien des plus riches. A cause de cette recherche neo colonialiste qu’aucun gouvernement au monde n’ose arrêter. Ce fruit d’où venait le pétale était donc celui qui venait de la manif, et c’est vers là bas que je me dirige, direction Barbès.

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