La fontaine des voeux / The Wishing well

I move smooth, underwater.
I know my way around.
Everybody knows me,
I grew up in this town.
_____
I got one million,
Two million,
I can’t remember how many million,
Millions.
And I’m exactly where I want to be right now,
_____
Ohh yeah.
Mhmm.
I got a callback from the wishing well.

_____

Morphine, Wishing well, Like swimming,1997

____

En cherchant un sauvetage dans la musique pendant une journée grise, j’ai pioché le premier son qui m’est venu à l’esprit. J’ai allumé l’ordinateur et les enceintes, en même temps que je posais mon sac pour libérer mes mains et pouvoir taper. C’est Wishing well de Morphine ce qui est venu à la conscience. Et voilà la grosse basse qui commence une balade aquatique, ensuite le saxo et la batterie plongent dans cette route musicale. Like swiming, le titre de l’album nous annonce toute la marée qu’il contient.

Cette mélodie obscure, violente, qui fait grincer les cordes, m’a mené vers un autre moi. Celui d’il y a six ans, débarquant à Paris avec des sous à compte gouttes, au temps où je respectais la loi de la migration et les limitations qui me concernent. Celui qui buvait de la bière de huit degrés achetée au Lidl du coin pour aller marcher sous n’importe quelle météo réfléchir à comment allais-je m’en sortir avec deux tiers d’un plein temps dans une ville comme celle-ci.

À l’époque je vivais avec ma copine et deux tiers fois deux, ça fait déjà un entier et un tiers. Nous avions toujours eu soif, mais on n’était pas gourmands et on s’étonnait encore de tout, avec cette fraîcheur que la découverte d’une ville dégage dans le quotidien, l’espoir d’une autre vie encore à fleur de peau,  au port d’un autre moi.

On a été littéralement précaires et heureux, je le souhaite à tout le monde, la vie devient plus simple quand on dégage les modèles et on prend sa propre forme. On n’avait besoin que de peu de choses. La seule dont on ne pouvait pas s’en passer, c’était le voyage. De ville en ville on se convainquait que malgré les difficultés financières, la balance était positive puisqu’on s’en sortait dans un pays à dix mille kilomètres de la maison et qu’on pouvait continuer le voyage à l’intérieur du voyage.

À présent, je suis encore en voyage, mais de moins en moins, et de plus en plus chez moi. J’ai même acheté un tapis et acquit des livres, pour tout vous dire. Pas encore de chat, mais ça ne va pas tarder, pour vous dire à quel point ici devient chez moi, ou plutôt, je viens coller mon chez moi aux chez moi des autres gens qui trouvent aussi, ici, leur chez eux. Parce que, après tout, il faut bien vivre quelque part, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ne pas choisir ?

Non, il paraît que ça ne marche pas comme ça et que c’est comme la tombola, si tu n’as pas eu la boule gagnante pour choisir où vivre dans la planète, tu es du côté de ceux qui doivent toujours demander la permission pour rentrer. On vient tous pour la même raison, nos pays ne peuvent pas nous offrir ce dont on a besoin et ce parce que ces pays ont profité de nous pendant des siècles et qu’on n’arrive pas à s’en sortir parce qu’un pied est encore sur notre gorge. Et surtout parce qu’on ne peut pas attendre à ce que le siècles passent et que la situation s’améliore, nous avons faim, il nous faut de l’argent et du partage des connaissances. La richesse que tout le monde produit est en grande partie là, nous venons prendre une partie de ça, parce que nous ne pouvons pas attendre que la maladie du capitalisme cesse. Et vous le savez, on se mélangera, parce que l’être humain est comme ça.

Pour ce qui était de ma copine et moi, chanceux, nous parents étant un minimum stables grâce à une vie de travail dur, ils pouvaient nous aider à pousser le rêve jusqu’au bout le temps de tisser la voile quand le bateau faiblissait. Coup de pouce, coup de main, coup d’amour et des rêves qui passent à travers les enfants. Une partie d’eux a toujours voulu vivre en Europe, avant même d’y mettre les pieds. Mes parents n’ont d’ailleurs pas encore fait la traversée transatlantique, on aura la temps. On est là pour leur raconter qu’il y a partout de la misère, comme on le soupçonnait déjà, juste pour la confirmation, et qu’il ne nous reste qu’à choisir nos maux, comme on le craignait, et que ce qui sera beau, devra venir de nous, comme on le savait.

À L’époque de wishing well, penser à la famille me rendait malade. Vieux remède, le temps a guéri les blessures et restauré l’amour. Ce côté a disparu entre-temps. C’était ce moi qui savait qu’avec deux de ces bières de clochard tu vois double sans te sentir complètement bourré, et qui trouvait ça drôle, surtout sur un pont, avec les lumières de la ville sur les côtés, du van Gogh de clochard, ça me faisait rire, c’était vrai que ça anéantissait un peu, mais j’avais du temps à perdre à l’époque.

Une de ces balades m’avait conduit au Pont des Arts. à la sortie du métro un mec m’avait envoyé chier parce que je lui avait tenu la porte de sortie. Ça sentait l’embrouille et je me suis éloigné. Je n’avais pas besoin de plus d’agression de cette ville qui refusait de me donner la possibilité de vivre.

Je suis arrivé sur le pont et j’ai ouvert une bière. Il faisait un de ces froids humides qui caillent jusqu’aux os. Tous les passants avaient le col remonté, le bonnet bien enfoncé, l’écharpe et les gants à leur place. On pouvait être tranquille. Seul deux jeunes noirs qui parlaient en argot de banlieue dans la totalité de leurs phrases squattaient un des bancs, côté Louvre, en parlant fort et se marrant visiblement.

J’étais content avec eux, on avait un bon emplacement dans une ville serrée, quitte à avoir un peu froid. Au milieu de la première bière, le garçon noir qui n’avait insulté s’est approché de moi pendant que je regardais de vers l’autre rive. Ma première pensée à été de tenir fermement le sac en plastique avec l’autre bière, même s’il se cassait au premier coup, j’aurais pu lui asséner une bonne canette de bière forte dans la gueule.

Ça n’a pas été nécessaire, il s’est excusé avant de se présenter, en justifiant sa réaction par une trace de cocaïne qu’il avait prise avant de partir et qui commençait à se diluer dans son organisme. Au lieu de le frapper avec la canette, je la lui ai offert et on a commencé à parler. Il était boulanger-pâtissier et il venait de trouver un bon boulot. Il brillait, ce Bouba, sa vie roulait. Il était vraiment désolé de m’avoir agressé, mais content d’avoir pu me recroiser pour s’excuser. Il devait partir, mais il m’a laissé son numéro et le numéro de la boulangerie qu’il venait de quitter et où, disait-il, ils prenaient les apprentis parce que ça leur revenait à moins cher, « mais c’est pas de bâtards, y son réglo ».

Il était passé de l’agression au secours en moins d’une heure. Je trouvais ça drôle, bienveillant, et je ne suis pas rancunier, alors tout roulait. J’ai appelé la boulangerie mais c’était trop loin de mon domicile et il n’y avait pas moyen de rejoindre cette partie de la ville à quatre heures du matin. Alors j’ai laissé tomber, mais lui et moi on s’est appelé encore trois ou quatre fois.

Ce soir, la nuit me réservait encore des surprises. Quelques minutes après le départ de Bouba, un autre garçon noir s’est approché pour me demander si je ne voulais pas du shit. J’ai refusé et il a alors insisté pour me laisser un cadeau. Il a cassé la barrette qu’il m’avait proposé pour vingt euros. Il a pris congé et je suis resté là avec la fin d’une bière, des clopes et un bout de shit. Il est allé s’asseoir avec les deux autres. Une fille était arrivé entre temps, entre quinze et dix sept ans et toute la beauté arabe résumée en elle.

J’ai décidé de rentrer et je devais passer à côté d’eux. Je voulais remercier Le généreux au passage. J’ai dit bonjour et ils m’ont fait une place sur le banc. Ils voulaient fumer, mais pas moi. Ils ont quand même roulé. Deux minutes après j’ai réalisé que mon arrivée se trouvait au milieu d’une crise de jalousie de l’un d’eux, vis-à-vis de la fille. Il lui reprochait d’être partie sans prévenir. Elle cherchait à détourner la conversation et elle a essayé d’entamer une conversation avec moi. La jalousie du garçon s’est alors retournée contre moi. « Et maintenant tu dragues ce mec que tu connais même pas, et devant moi ? » . ça sentait l’embrouille gratuite et je suis parti.

En arrivant au métro je me suis dit qu’il fallait partager sa chance. Un clochard préparait son duvet sur le quai. Je me suis approché de lui et lui ai demandé s’il voulait du shit. Il a confirmé en silence et je lui ai tendu la moitié. Il m’a remercié.

Je me suis alors retourné pour voir dans combien de temps le métro arrivait. C’est à ce moment qu’il a mis sa main sur mon entrejambe. Je l’ai poussé et lui a demandé pourquoi il faisait ça. Il m’a demandé, un peu étonné, si je n’étais pas bisexuel comme il l’avait soupçonné. Ma réponse a été négative. J’ai décidé de ne pas faire une embrouille et de rester là, c’était un simple malentendu, visiblement. Je me suis encore une fois retourné, voyant le métro faire son entrée, et il a remis sa main sur mon pantalon, exactement au même endroit, en me demandant « T’es sûr? ».

Je l’ai poussé en me levant pour monter dans le wagon, direction La Courneuve . Rien à faire, je ne pouvais tout de même pas m’énerver contre lui, car c’était moi qui l’avait cherché. Je me suis limité à dire non de la tête. Il a rigolé fortement, les passagers qui descendaient se sont retournés, mais seul lui et moi savions pourquoi il était aussi content. Je pouvais presque le voir raconter ça à ses potes : « il m’a donné à fumer et je l’ai en plus tripoté », éclatant de rire ensuite. C’est vrai que c’est drôle. J’ai rit aussi. On se marre bien, parfois, dans la vie.

Cela n’a été qu’une courte visite mais j’ai pu ressentir comment je voyais le monde, ce qui me préoccupait, ce qui me rendait heureux, ce qui m’étonnait. C’est par cette période que j’ai commencé à prendre au sérieux l’écriture, en attendant, comme Morphine, l’appel du Wishing well, de la fontaine des voeux à volonté, mais en la bâtissant dans le quotidien, et non pas demain, avec tous ces moi qu’on a été.

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