Le médecin sodomite ou besoin qu’on me dise ce que je sais

Penser à sa santé, pas si facile

Penser à sa santé, pas si facile

Sixo – Fort d’Aubervilliers – Street Art Paris

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Le médecin me disait avec une certaine fierté que la balance était un équipement de pointe, capable de détecter même les cancers et la consommation de drogues rien qu’en y montant. En même temps qu’il me déployait une liste de vertus, il m’incitait avec ses mains à monter, comme en disant « allez-y, vérifiez-le vous-même ».

Je n’ai pas eu d’objection, après tout, il était maître dans son cabinet,  mais quelque chose me mettait mal à l’aise. Ce n’était pas l’accueil un peu trop gentil, de médecin néophyte qui veut faire bien et montrer que la personne l’intéresse. Ce n’était pas le fait qu’il veuille prouver que son équipement n’avait pas été acheté au bazar du coin, et comme on dit depuis le Moyen Âge Excusatio non petita, acusatio manifesta

Mais ce n’était pas cela. J’avais repoussé ce rendez-vous avec moi-même pendant des années. Du moins de mon propre gré. Durant les quatre années et quelques qui s’étaient écoulées depuis mon arrivée, je n’étais jamais allé chez ceux qui ont fait le serment d’Hippocrate.

Malgré les capacités vantées de l’appareil, je trouvais qu’on avait du mal à y monter. Une fois dessus, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas d’écran numérique, mais une vieille aiguille qu’à première vue n’avait l’air que de servir à indiquer le poids, comme les anciennes connues des vieux, et non pas à faire une auscultation complète comme il m’avait promis. Je ne voyais pas la technologie « de pointe » dont il parlait.

  • Restez debout, monsieur, sinon l’appareil ne peut pas faire son travail.

  • J’essaie, mais il est trop près du mur et je pars vers l’arrière. Ça fait partie du truc ?

  • Non, ça c’est parce que c’est un objet fragile et si je le mets ailleurs dans mon cabinet, je risque de lui donner un coup de pied et de l’abîmer. Essayez sur une jambe.

  • Comme ça ?

  • Parfait. Vous arrivez à voir le chiffre ? J’ai mal au dos et je ne peux pas me pencher.

  • Si je baisse la tête, je tombe.

  • Nous avons un souci alors. Descendez, je vais appeler mon secrétaire.

J’ai arrêté de faire l’idiot et je suis descendu. Près de l’emplacement du rectangle métallique qui devait annoncer ma masse en fonction de la pesanteur de la Terre, il n’y avait pas d’objets à moins d’un mètre. J’aurais voulu avoir quelque chose pour m’asseoir, me saisir, m’adosser, m’accouder, m’agenouiller, m’allonger, m’enrouler, me fondre ou disparaître.

Je n’avais pas envie d’être là. Je me rappelais de Ioro disant « de toute façon, je sais que je ne vais pas bien, du moins en termes médicaux ». Je suis resté debout, pieds nus sur le sol frais comme seul accrochage au monde. Le médecin est revenu avec son secrétaire, un jeune homme en costard et sans expression, un peu trop bien habillé pour un petit cabinet.

  • Vous avez compris ?

  • Oui, docteur, j’ai compris, il fait le flamand et je regarde l’aiguille et vous annonce la mesure.

  • Voilà ! Montez, s’il vous plaît !

  • J’y vais.

  • Non, en un seul pied, comme les unijambistes et les funambules.

  • Attendez, je dois trouver le point d’équilibre avec les deux d’abord.

  • Excusez-moi, vous avez raison, prenez votre temps, moi je vais prendre un café entre-temps. Vous en voulez un, Goncalvès ?

  • Non, merci, docteur, j’en ai pris un tout à l’heure avec la patiente qui vous attendait patiemment.

  • Ah, Goncalvès, vous et les mots…

  • J’y suis presque, docteur, comme ça ?…

  • Prenez votre temps, je vous dis.

  • Mais j’y suis presque !

Le secrétaire Goncalvès devait être habitué à ce genre de scène puisqu’il ne semblait nullement étonné. Moi, j’avais du mal à supporter le contact avec cette surface aseptisée en métal qui me donnait des frissons et me rendait la tâche difficile. Ce n’est pas de ma faute, j’ai toujours eu une peau sensible qui s’excite au moindre frôlement inhabituel. Ce n’est pas toujours agréable.

  • Vous m’appelez, monsieur Goncalvès, quand il aura atteint l’équilibre.

  • D’accord, docteur.

Le médecin est sorti, Goncalvès m’a regardé mais je n’ai pas pu supporter son regard, occupé à essayer la deuxième jambe, face à l’échec évident de la jambe gauche que je croyais la plus adroite. Avant de monter, j’ai pu voir qu’il s’était assis à la place du docteur, devant le bureau, et il a commencé à l’imiter en rigolant tout seul. J’ai trouvé ça drôle, même si je ne l’ai pas vu longtemps, car je lui tourné le dos pour continuer mes essais. J’ai ri avec lui et je suis tombé à nouveau en me cognant la tête contre le mur dans une recherche d’équilibre avant la chute. Il y a eu un son sec qui a mis fin aux rires.

  • Vous vous êtes fait mal ?

  • Non, ça va, ça va. C’est normal que ce soit aussi difficile de tenir debout sur cette balance ? Je veux dire, ça vous arrive souvent ?

  • Tout le temps.

  • Et pourquoi ne la changez-vous pas de place ?

  • Le docteur l’a fait coller avec un ciment spécial, alors on doit percer le sol pour l’enlever. Ça, et des vis.

  • Et pourquoi autant de soins ?

  • Parce qu’il est vieux. C’est ce que font les vieux, n’est-ce pas ? Ils s’inventent des manies.

  • Je ne sais pas, je n’ai pas connu de vieux dernièrement. Il en a d’autres, des manies comme ça ?

  • Oui, il ’acharne à prendre la température dans le cul, il trouve ça plus précis. Il peut vous faire une dissertation là-dessus.

  • Pour m’enculer, il pourrait être le Pape s’il le veut ; personne ne m’encule, moi. Ma mère me l’a toujours dit, « mon fils, ne te laisse jamais enculer », et je tiens à ce tout ce qu’elle m’a appris. Je me brosse les dents, je fais mon lit, je plie mon linge, je me lave bien tous les jours, je salue tout le monde, et je ne me laisse pas enculer.

  • Il va quand même essayer.

  • C’est pour ça que la consultation est moins chère ?

  • Ça, je ne sais pas, mais vu comme ça, peut-être.

  • Et les gens se laissent faire ?

  • J’essaie de le deviner à leur visage quand ils sortent.

  • Vous avez l’air de vous amuser ici.

J’ai réessayé. Les deux occasions où j’étais allé voir les médecins avaient été les visites médicales de migration et du travail. On m’avait dit, vite fait, que tout avait l’air d’aller, et je les ai cru. La prophylaxie n’est pas une habitude que ma mère a réussi à m’inculquer, malgré son exemple.

Je redoutais le moment où il me dirait « ouvrez la bouche… Faut tout de suite aller voir un dentiste ». C’est cette image qui me faisait peur. C’est comme ça qu’elle tournait dans ma tête. Puisque deux dents étaient mortes, ça ne me faisait pas mal, mais ça traînait depuis un an et demi en sale état.

Je pensais aussi à : «vous buvez, vous fumez ? ». Que dire ? La vérité ? La question me faisait peur, non pas la sienne, mais ma question, dans la bouche de quelqu’un d’autre qui essaie de comprendre, qui mettrait en paroles les mots non avoués à moi-même. Car, vu de dehors, je ne comprendrais pas non plus ; dedans, quelque chose coinçait dans la relation avec mon corps. Depuis deux ans que je m’étais mis à fuir dans mon corps pour échapper à certaines pensées, plus un penchant pour le côté ludique et nocturne de la vie, ça devait avoir fait certains ravages. Pourtant je ne comprenais pas pourquoi mon corps ne se plaignait pas.

  • Ne vous découragez pas, ce n’est qu’un vertige de mur.

  • C’est comment un vertige de mur ?

  • La sensation d’un mur qui vous tombe dessus. C’est pour ça que vous vous éloignez instinctivement d’un grand bâtiment, par exemple. Peut-être s’agit-il d’un souvenir des falaises tombantes ou des forêts balayées par la mousson. Dans tous les cas, ça arrive à tout le monde, comme l’envie de se jeter dans un précipice ou d’un balcon, ou de se défenestrer.

  • Je vois ce que vous voulez dire.

J’ai compris vraiment ce qu’il me disait lorsque je suis descendu, j’ai pu le voir assis, accoudé sur le bureau, remuant la cuillère dans une tasse de café oubliée par le médecin, comme s’il dissolvait un morceau de sucre dans une boisson chaude.

  • Ça y est ! Venez voir.

  • Attendez, bougez pas !

  • Docteur ! C’est bon !

Le médecin est rentré, une tasse à la main. Il est venu tellement vite que je me suis demandé s’il n’avait écouté toute la conversation, de l’autre côté de la porte. Goncalvès a fait profil bas en présence de son chef.

  • Alors, Goncalvès, il fait combien ?

  • Eh, si je vois bien d’ici, soixante et un.

  • Normalement, je fais soixante-deux.

  • Peut-être, mais l’appareil ne se trompe pas, vous êtes en dessous de votre poids idéal, vous faites un mètre soixante-huit, ce n’est pas normal. Vous pouvez partir, Goncalvès.

Goncalvès n’a rien répondu, il a fait une sorte de révérence et il est sorti avec la même expression fade qu’il affichait quand il est rentré dans le cabinet.

  • Comment est-ce que vous connaissez ma taille ?

  • Je vous ai dit que c’était de la technologie de pointe, et il n’y a pas que ça. Mais il faut que je vous prenne la température pour avoir plus de détails. Il faut le faire comme ça parce que tous les patients mentent, vous aussi, sans doute, baissez votre pantalon.

Je suis sorti sans ne rien dire. J’avais certes grand besoin  qu’on me dise ce que je savais déjà, j’étais même prêt à payer, puisque j’étais passé volontairement chez lui. Il y avait un prix à payer, mais je préférais garder mon anus intact au moins jusqu’à la première vérification de la prostate. Je n’avais jamais été attiré par les hommes et je n’allais sans doute pas avoir une première avec un vieux dégueulasse.

Le secrétaire m’a scruté avec l’avidité d’un faucon affamé. Il a compris et il semblait déçu. Je crois l’avoir vu marquer un trait  sur un cahier.

Avec mon froc à sa place, je suis arrivé à la maison, décidé à appeler le dentiste. Cela m’a juste pris six mois supplémentaires, mais j’ai réussi à le faire un après-midi comme tant d’autres où j’aurais pu finir avec ce rapport au corps, mais ne l’ai pas fait, à la différence de celui où j’ai composé le numéro et traîné mon âme jusqu’au bon cabinet.

 

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Correction: Olivier Prévot

 

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