Abou!

à Alejandro,
pour les beaux jours avignonnais
Mathieu Boogaerts, Comment tu t’appelles?, J’en ai marre d’être deux, 1998

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…c’était comme nager, cette sensation de devoir faire un effort relativement moins fatigant, et en plus agréable et connu. Ça m’a pris plus de dix ans, mais tout fini par payer. T’as déjà essayé de te dissoudre dans la baignoire pour te suicider ? Et bien, je suppose que je suis bien la première personne à qui je raconte ça, ou t’es peut-être la deuxième, je ne vais pas te mentir, comme devaient dire nos parents entre eux. Pas vrai ?… Voilà, c’est ce que je me disais. Mais je ne vais pas me détourner de la conversation, maintenant que nous l’avons entamée et que nous nous sommes déjà présentes… Ah, oui, c’est vrai, on ne s’est pas encore présentés… Comment ? Excuse-moi, il y a toutes ces bagnoles qui vont je ne sais où, et, tu sais, les terrasses, et l’heure de pointe…

Ah, oui, excuse-moi encore, Aboubabar, tu disais que tu t’appelles Aboubacar et que tu habites pas loin d’ici, pas vrai?… Tu vois comment j’écoute en plus de parler…Non, faut pas croire ça, je n’ai aucun intérêt à te cacher mon nom, au contraire, j’ai même pensé à te le dire directement, sans bonjour, ni rien, à sec, mais quelque chose m’a dit que ça aurait été trop brutal, et j’aurais raté mon but, qu’était, en fait, de parler avec toi … Pourquoi toi ? T’as une bonne tête… Ah, oui, c’est vrai que je ne t’ai toujours pas dit mon prénom. Là, par exemple tu pourrais commencer à te poser des questions, mais, tout à l’heure je crois que c’était un peu rapide comme conclusion… Tu vois ce que je veux dire ?… Au moins on est d’accord. Ça t’étonne qu’une fille t’approche comme ça dans la rue ? Tu dois être du genre plutôt timide alors ?…

Ah, regarde-toi, Abou, t’es devenu tout rouge, et oui, chez les noirs ça se voit aussi, ou c’est peut être ton visage qui me l’a dit, ça revient au même, pour moi, t’as rougi…

Ce quoi ce regard, Abou ? Ne me dit pas que mon commentaire t’a vexé ? Mais enfin, Abou, ça se voit de la tête au pied que t’es français, et il y a des noirs français, et les blancs ont des différences structurelles que l’histoire a chargées de difficultés à parler d’elles avec normalité, tout comme un noir se fout de la gueule d’un babtou qui prend des coups de soleil plus vite… Oui, ça d’accord, les noirs n’ont pas massacré depuis des siècles et de siècles les peuples d’Afrique, mais quand est ce qu’on pourrait parler des choses normalement ? Ok, t’as raison, quand justice soit faite. Et, entre temps, qu’est-ce qu’on fait ? On se parle plus, du coup ?… Parce que je peux partir…

Ok, je reste alors, et laissons les sujets qui fâchent pour le temps où nous nous connaîtrons mieux, ça te va ?… Quoi, mon nom ? Ah oui, c’est vrai, bah, écoute, je refuse de te le dire tant que tu seras fâché comme ça… ah, c’est mieux comme ça. Je m’appelle… Attends, j’ai un appel et c’est peut ma mère qui a encore eu un accident, tu sais, ça lui arrive souvent de prendre la voiture avec quelques verres et …. Abou !, attends, j’en ai pour deux minutes… Abou ! Abou!… Abou, reviens!… S’il te plaît?!

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Et voici la deuxième chanson de la BO de ce texte:

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