Salimata et Andréa (8 ans): On va porter plainte!

  • Mesnager, 1995

    • – Quand on est payé pour ça,

      on doit au moins faire semblant, dit Amadis.

      – Remontez dans votre bureau.

    • – Non.

    Amadis chercha quelque chose à dire,

    mais Anne avait une drôle d’expression dans la figure.

    • – Vous ne travaillez pas vous-même, dit Anne.

    Boris Vian, L’automne à Pékin, Premier mouvement, chap. XIV, 1956.

  • ______________________________________________________________

    Il est dix-sept heures dans un centre social, rue de Ménilmontant, c’est la fin de l’année et la dernière séance d’aide aux devoirs. Salimata et Andréa sortirent leurs cahiers et se trouvent l’une face à l’autre, devant leur table respective. Je me place au milieu, assit perpendiculairement à elles, pour pouvoir me pencher sur leurs cahiers.

    Elles ont toutes les deux huit ans et leurs coiffures ont évolué autant de fois pendant l’année, comme savent le faire les mamans africaines pour les rendre plus belles.

    Ce jour-là, Andréa, dont les parents sont cap-verdiens lusophones de naissance, convertis par besoin en francophones, porte une coiffure à nattes en diagonale par rapport à la ligne du front, qui s’achevaient chacune en une extension parfaitement tressée et une bille blanche.

    Salimata, dont la langue préférée est le soninké mélangé à de l’arabe coranique, surtout parce que ces langues ne lui demandent pas d’étudier l’écriture ni la grammaire, étant, l’une, la langue maternelle parlée au foyer, et l’autre, celle de la religion, porte une touffe de fin d’année, qu’elle a présentée le premier jour comme le résultat de la fatigue de sa mère, qui ne voulait plus la coiffer, ayant eu six enfants à charge pendant toute l’année. Ses sœurs non plus.

    • Je suis fatiguée

    • Oui, moi aussi!

    • J’ai fait les comptes et, on est là depuis huit heures, et je finis à dix huit heures trente, ça fait, une, deux, trois quatre, cinq, six sept, huit, neuf, dix heures et demi. Et le maître veut encore que je recopie la poésie, là, vas-y, j’en ai marre! Dit-elle en lâchant le stylo et appuyant la tête contre les bras, sur la table.

    • Oui, et moi, de faire le chais pas qui imparfait et le premier groupe d’un truc que, n’importe quoi, franchement je vais porter plainte, hein, c’est pas permis de faire ça aux enfants.

    • Oui, on va porter plainte! Fit écho Andréa.

    • Et contre qui vous allez porter plainte ?

    • Contre le gouvernement, non, contre François Hollande, voilà ! Oui, et, tu sais quoi ?, je ne vais pas faire les devoirs !

    • Je comprends très bien, les filles, mais, moi je suis payé pour faire les devoirs avec vous.

    • Je m’en fous, je ne conjugue pas! Et regarde, dit-elle en raturant la liste de devoirs écrits sur son agenda, il n’y a plus de devoirs !

    • Salimata!

    • D’accord, je vais le faire, mais juste parce que sinon tu vas être pauvre, mais pas pour le maître, ni pour l’école, y en a marre de ça !

    Et plus tard, après leur avoir dit que, puisqu’elles avait des devoir qu’elles pouvaient faire toutes seules, j’allais profiter pour lire:

    • Qu’est-ce que tu lis, le Coran?

    • N’importe quoi, Salimata, il nous a déjà dit qu’il n’est pas musulman.

    • Ils sont quoi dans ton pays, déjà?

    • La plupart de gens sont catholiques.

    • Comme nous, au Cap-Vert; Et il est athée, tu te rappelles pas? Ça, ouallà que c’est parce que tu parles tout le temps et tu n’écoutes jamais ; ta sœur et ta mère, et le maître, et la directrice du centre social, tout le monde te le dis.

    • Ta gueule, cochonne malade! Jura-t-elle en ricanant. Arrête avec ta bouche, tu ressembles à un babouin !

    • Salimata, arrête de jurer !

    • Ça, la vie que c’est pas jurer, ma mère le dit tout le temps, elle nous les dit pour qu’on se tait.

    • Pour qu’on se taise…

    • ça ; alors, c’est quoi ce livre? C’est ton livre de religion?

    • Et encore, Salimata, t’es bête ou quoi? Il nous a déjà dit qu’il est athée…

    • Et quoi, les athées n’ont pas de livre?

    • Non! Salimata, tu comprends rien, désapprouva Andréa avec la tête.

    • Oui, on en a, en fait, tous les livres sont les livres pour les athées, lui ai-je répondu.

    • Tous les livres sont tes livres de religion ?

    • Non, juste de livres, parce que je n’ai pas de religion.

    • Et il a dit que sa grand-mère est catholique, comme ma mère et moi, précisa Andréa.

    • Tu vas raconter sa vie ou quoi ? Il la connaît déjà, sa vie, Andréa, alors ferme ta bouche et fini de recopier ta poésie !

    • C’est pas toi qui dois me dire ce que je dois faire, se défendit Andréa.

    • Arrêtez, les filles.

    • Tu vois, tu l’as fâché, tu fais toujours ça, tu fatigues les gens, Salimata !

    • La poésie, Andréa, insista-t-elle pour l’énerver, puis elle rit avec malice.

    La porte de la salle fut ouverte par une bénévole du centre qui allait commencer l’aide aux devoirs des collégiens. Salimata l’interpella avant même qu’elle ne rentre :

    • Bonjour, entrez !

    • Bonjour, petite, comment tu t’appelles ?

    • Salimata, et vous ?

    • Aurélie.

    • Bonjour, Aurélie, et tu viens faire les devoirs avec les grands ?

    • Oui, et toi, tu fais quoi ?

    • Je suis avec Pavel et on fait les devoirs.

    • Là, tout de suite, tu ne fais pas tes devoirs, Salimata, précisai-je.

    • On parlera après, Aurélie.

    Salimata est une excellente locutrice, capable d’interviewer un vieux, un adulte de tout âge, ou des enfants plus petits qu’elle, surtout quand il s’agissait de ne pas faire les devoirs.

    • Ok, ok, te fâche pas, je m’y mets… Et il raconte quoi ton livre ?

    • Il parle d’une chaise malade qui est à l’hôpital et qui grince.

    • Et pourquoi elle grince ?

    • Parce qu’elle est malade, et elle pue aussi.

    • Et on lui sauve la vie ?

    • Non, elle meurt parce qu’on lui administre la mauvaise piqûre.

    • Et pourquoi ?

    • Parce que c’était un jeune médecin qui l’a traité et tout ce qu’il voulait c’est qu’elle s’arrête de grincer, et il l’a tué, plutôt, je me rappelle maintenant.

    • Et il a fait quoi le médecin ,après ?

    • Il s’est enfui dans le désert pour aider dans la construction d’une voie pour le train.

    • Elle est bizarre, ton histoire.

    • Oui, Boris Vian était comme ça.

    • C’est le mec qui a écrit ça ?

    • Oui.

    • Ça se voit qu’il n’avait pas de devoirs et d’ailleurs, moi non plus, je fais plus de devoirs, je vais dire au maître que, les devoirs, il peut les donner à ses enfants, le coran que je ne fais plus rien, dix heures, c’est pas permis, c’est contre la loi.

    • Non, la loi dit que tu dois aller à l’école.

    • Bah, alors c’est harem ! Je suis sûre que ça doit être marqué dans le Coran quelque part. Et comme dit ma mère « ce qui est harem n’est pas hallal, et puis c’est tout » ! Et toi, Pavel, tu vas aller en enfer si tu n’arrêtes pas avec ton livre bizarre d’athée. Et même si tu ne veux pas je vais prier pour toi.

    • Je t’ai déjà dit de ne pas t’inquiéter pour mon âme Salimata, ta mère est même venue et elle t’a dit que j’allais aller bien.

    • Je m’en fous, et puis des chaises malades, ça n’existe pas, il raconte n’importe quoi, le mec, faut que t’arrêtes. Personne ne lit des livres, faut regarder la télé, « non, mais allô, quoi !», dit-elle en imitant Nabilé, une vedette ambitieuse et vulgaire de la télé de l’époque, dont l’atout principal était une énorme paire de seins, et dont Salimata ne connaissait que cette phrase parodiée par les médias.

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