Laisse entrouv’!…

Liu Bolin, Coffre-fort, Paris 2011

Sigoulou était nerveux, plus que son maître de braquage. Il n’était pas habitué à porter une arme, ni à la pointer. Il y avait pensé auparavant, comme tous les enfants, à pointer une arme contre la tête de quelqu’un, le sommet du pouvoir, la vie dans les mains, dans celles qui la détiennent. Et boum. O bien, pas boum, mas au moins un butin.

L’adrénaline n’avait jamais été aussi puissamment enfuie dans son corps, ni pendant aussi longtemps. C’était une sensation un peu effrayante qui l’assourdissait. Loulo lui a donné des ordres qu’il n’a pas entendu, il a dû lui répéter. « Nous parlons le moins possible, il ne faut leur donner aucune change », se répétait-il les paroles de Loulo.

Sigoulou n’a pas pu voir le visage de Loulo, mais il savait qu’il l’en voulait, il se déconcentrait, comme il lui avait clairement dit de ne pas le faire.

Il l’avait entraîné un peu avec l’épicerie, mais une banque, la banque classique où le héros mourait était autre chose, malgré cela, il y était. « Il y a aussi tous ces films où le protagoniste ne meurt pas », ce qui expliquait mieux sa présence à cet endroit précis dans sa tête.

Non. Ce n’était pas pareil que dans les films. Loulo l’avait aussi mis en garde là-dessus :« La grosse différence est que, là, y aura des mecs armés et prêts à te tuer pour de l’argent qui ne leur appartient même pas ».

Le directeur les a amenés vers le coffre-fort. Ils ont dû traverser deux portes qu’aux yeux de Sigoulou étaient beaucoup moins blindées que dans les films.

Quant la porte s’est ouverte, après le saisissement d’un code sur un petit panneau numérique, il n’y avait plus de barrières ; il ne restait qu’eux et l’argent, seuls dans une pièce avec des rangements. Sigoulou commençait à partir loin, à penser au fait qu’il ne devrait pas être là, que la putain de vie ne devait pas avoir été comme elle avait été avec lui, en lui tendant les miettes jusqu’à la famine et le désespoir de voir ses enfants crever là où il y avait de l’argent mal réparti. Il n’avait pu, malgré ses efforts, se « réinsérer ». La prison est un tatouage qui se porte à jamais, un tatouage en papier, monochrome, indélébile est sans nuances de cause. Alors peu importait la nature de son crime.

« Si cette chienne de vie n’avait pas été comme elle a été … ».

Gradu était à l’entrée, pointant son arme comme il savait et aimait le faire, pour pas que les clients et le personnel ne bouge.

Le directeur a émis quelques paroles à voix basse en sa direction. Sigoulou n’a rien compris, il guettait derrière lui, il voulait être ailleurs. La voix de Loulo l’a appelé. Il fallait sortir les sacs et les remplir. Il est entré derrière Loulo. Dans un geste de protection, de fuite, de recherche d’intimité, il a tiré la porte derrière lui, au moment ou Loulo criait « Non ! Laisse entrouv’ ! ».

Trop tard, la porte s’est fermée, les engluant.

Des cris ont éclaté à l’intérieur du coffre-fort. Gradu avait un instinct développé pour sentir la merde, il avait grandi entouré d’elle, dans un quartier mal famé qui faisait honneur à son nom. Il s’est approché sans perdre le point de garde. Il savait que le directeur n’était pas armé, Loulo l’avait fouillé devant ses yeux.

  • Qu’est-ce qui se passe ? Vas-y crache vite ou je te tire une balle !, dit-il en relevant légèrement son fusil vers la poitrine du directeur.

  • Ils se sont enfermés dedans. Ne tirez pas, monsieur, je vous en supplie, j’ai une famille.

  • Et alors ? Bah, ouvre.

  • Je ne peux pas, dit-il d’une voix décomposée, en contractant le visage comme s’il sentait déjà la balle sur son front, et en lâchant les premières larmes. Il tremblait.

  • Comment ça, tu peux pas ?

  • La porte est programmée pour être ouverte une seule fois par jour.

À l’intérieur les cris continuaient, certains étaient compréhensibles à travers les murs blindés: « fils de pute », « imbécile », « ta faute », « la porte », « la merde », « la taule », « je vais te tuer ».

  • Quoi ? Non, attends, qu’est-ce que tu me racontes ?

  • Je vous l’jure, je n’y peux rien, s’il vous plaît, s’il vous plaît, ne me tuez…

  • Ta gueule ! C’est des conneries, ça. Tu crois que je vais croire à ça. Non, non, non, tu vas prendre ta putain de clé ou de code, ou ce qui ouvre cette merde, et tu vas ouvrir cette putain de porte ou je te bute !

  • Non, monsieur, me tuez pas, dit-il en se retordant à genoux.

  • Ta gueule ! Ouvre cette putain de porte ou.. !

  • Eh, eh, écoute, c’est Gradu. Il va nous tirer d’ici. Faut pas que tu t’énerves, Gradu, reste concentré. Perds pas de vue les clients.Liu Bolin

  • Ouvre la porte espèce de capitaliste de merde ou tes enfants vont aller à tes funérailles !

  • J’ p’ pas, j’v d’. Me tuez pas !, on pouvait à peine comprendre ce qu’il disait, il s’était déjà pissé dessus et ses pleurs brouillaient ses paroles.

  • Surveille les clients et la sécurité, les perd pas de vue. De toute façon ils sont pas armés. Il est où le flingue du mec de la sécurité ?

  • Quel flingue du m.. ?

Un coup de feu a brisé l’air à l’extérieur du coffre-fort suivi d’un cri, puis d’une foule apeurée. . À l’intérieur, Loulo a ouvert les yeux devant l’évidence que cet éclat portait, son meilleur ami venait de se faire descendre. Les gens ont eu du mal à se rendre compte que le danger était dépassé est ils commençaient à se lever lorsqu’un deuxième coup de feu a percé leurs oreilles, un peu plus faible, atténué par la porte du coffre, mais assez réel pour les remettre à terre. Puis un troisième.

L’un, « meurtre »; le deuxième, « suicide », tel que la police l’a confirmé plus tard, mais sans les détails exacts des l’alibi de Loulo qui étaient de venger la mort d’un ami ; puis, de ne pas crever en prison.

_____________________________________________

voici une vidéo qui avec une idée similaire:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s