Petit regret grenadin en apparence anodin

Mon cousin, Machete, quand il n’est pas en tournage

Sigan los consejos

de la lagartija,

que todo lo que tengas,

quepa en tu valija.

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Suivez les conseils

du lézard ,

que toutes tes attaches,

rentrent dans tes bagages

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Martín Buscaglia, La lagartija, Placido domingo, 2000

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J’avais pris le car à Lisbonne en direction de Grenade. C’était un trajet peu fréquenté et il n’y avait pas de voyage direct. Je savais qu’il y avait un changement près de Séville. Je ne m’attendais pourtant pas à ce qu’on passe du car à un petit Van, sans aucune compagnie marquée dessus, ni encore moins que le changement soit effectué sur une aire d’autoroute.

On nous avait pressé pour qu’on descende au plus vite en prenant nos bagages. Il était cinq heures du matin, le soleil estival commençait à briller au fond d’une colline. Tout le monde dormait quand le car s’est arrêté. Le changement a été tellement vite que j’ai eu l’impression d’être un de mes frères mexicains entre deux passeurs dans l’Arizona. Le paysage sec du sud de l’Espagne renforçait cette sensation, sans doute. J’ai pensé à Machete aussi, et je l’ai imaginé président du Mexique. Il vaut mieux que Peña Nieto, que ses prédecesseurs et que ceux à venir. Et ce, tout simplement, parce qu’il ne s’en prend qu’à ceux qui lui cassent le couilles, mais il cherche la paix, même si Machete kills. Bon, il faut chercher un peu. Pas comme les nôtres, qui tuent pour le bif et cachent la machète.

Nous étions seulement quatre personnes à bord. Je suis monté à l’arrière avec deux filles. Un autre garçon espagnol a pris la place du copilote.

Le garçon espagnol semblait être le plus réveillé de nous quatre, avec le conducteur, bien entendu. Il le regardait conduire comme si il attendait à ce qu’on lui pose une question. Le conducteur a remarqué son regard mais n’a rien dit. C’est alors que le garçon lui a lâché une phrase venue de rien:

  • Je rentre après une année d’études à Lisbonne.

Le conducteur s’est tourné vers lui un instant, il a hoché la tête, pour ensuite retourner à son volant sans répondre.

  • C’est pour ça que j’ai autant de bagages. Les deux grosses valises sont à moi.

  • Je les ai vues, a-t-il répondu, pour allumer ensuite la radio.

Le garçon ne semblait pas choqué par la brutalité de ce dernier geste. Le conducteur fermait la porte à tout dialogue. Il y avait un visage presque triste chez lui. Il s’est limité alors à regarder le paysage.

D’un coup, il a commencé à fouiller le sac-à-dos qui était sur ses jambes. Il s’arrêtait par intervalles, puis reprenait la fouille du début. Le conducteur a essayé d’ignorer ses gestes, mais quand ses mouvements ont commencé à se mêler à des “non, non, non”, d’un air saoulé, il lui a demandé:

  • Vous avez perdu quelque chose?

  • Oui, je crois que j’ai oublié mon classeur dans le car, a-t-il répondu comme si la question le soulageait déjà, mais avec un certain détachement, comme si ce n’était pas, dans le fond, très grave.

  • Vous êtes sûr?

  • Oui, j’ai déjà fouillé trois fois et j’avais juste ça avec moi.

  • Vous l’avez peut-être mis dans une des valises.

  • Non, je me rappellerais.

  • Et vous avez des choses importantes dedans ?

  • Disons qu’il y a un document qu’il faut que je donne à la secrétaire de l’université demain. Sans ça, je devrais rembourser toute la bourse Erasmus.

Il a prononcé cette phrase comme s’il s’exprimait à propos de la météo o de la possibilité de s’arrêter prendre un café à une station essence. De façon inattendue, et malgré le ton plat du garçon, le conducteur a réagi avec une certaine agitation, saisisant la radio pour contacter le standard et essayer de joindre le car. On aurait dit qu’il était son père et qu’il s’inquiétait pour de bon pour les conséquences de cet oubli. C’est comme s’il avait compris tout ce que le garçon n’avait pas dit avec sa prosodie fade.

Au fond du siège arrière, ce changement dans le degré d’empathie m’avait réveillé. Je n’aurais pas cru qu’ils finiraient par joindre l’autre conducteur et convenir d’un lieu pour le dépôt du classeur et par discuter jusqu’à la fin du trajet.

Tout comme pour la perte, le dialogue avec le conducteur avait un fond de regret dans la voix du jeune.

On est arrivé à la gare routière de Grenade aux alentours de sept heures. La ville grouillait déjà, les gens allaient au travail. J’avais entamé une conversation avec les deux filles. Elles étaient françaises et en vacances. On s’était mis d’accord pour chercher ensemble le bus qui nous menerait vers le centre ville et pour prendre un café au lait et quelques churros, avant de joindre nos auberges respectifs. Tout le monde a pris ses bagages. Nous trois avions seulement un sac-à-dos chacun. Il était seul avec ses deux grosses valises, plus le sac trois fois fouillé. Sa mère n’allait pas pouvoir aller le chercher, comme il l’avait dit au conducteur avant qu’on arrive.

Je lui ai proposé de l’aide mais il l’a refusée. Il m’a ensuite proposé de m’aider, de m’indiquer le chemin tout en disant qu’il était de la ville, qu’il venait de rentrer d’une année d’échange, tout ce qu’il avait dit au conducteur, avec le même ton absent.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai aussi refusé son aide immédiatement. Je ne sais vraiment pas pourquoi. Je lui ai dit que je connaissais ma route, mais c’était faux. Il me semble avoir pensé que je ne voulais pas lui rajouter un inconvénient, ou quelque chose comme ça. On s’est raté, pour ainsi dire. On voulait s’aider mais pas se laisser aider. On n’a même pas bu un café, alors qu’on aurait pu parler de ce que ça fait de vivre à l’étranger, puis de retourner. J’adore ce sujet, en plus. Mais non, l’expérience à Grenade commençait avec ce petit regret.

Je suis allé rejoindre Kenji et Mélanie et le voyage a repris une couleur festive. Je me rappelle parfois de lui, et ensuite de ce coupe-ongle que j’ai pris avec moi en Italie. De ce voyage , je suis retourné seul, sans copine et sans avoir utilisé le coupe-ongle que j’ai laissé sur sa table de nuit, et qu’elle a dû jeter à la poubelle pour ne pas penser à moi, comme celui qui jette la brosse à dents d’un mort, pour pas mourir lui aussi. Un de ces petits regrets, qui te font être plus éveillé après, pour éviter le regret en amont, au lieu de passer des années à essayer de se pardonner soi-même.

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