à bord de la maison, sur le balcon

Hayao Miyazaki, Le château ambulant, 2004

 

 

Maeva m’avait prévenu qu’elle était sur le point de partir en soirée. Elle m’avait invité pour que je vienne avec elle mais je n’avais pas envie, car à peine étais-je arrivé du travail. Je me trouvais alors dans un de ces moments où on vient de déposer les affaires et où, le fait de penser à replonger dans la ville, semblait impossible.

J’ai décliné l’invitation et je suis monté dans ma chambre au quatrième étage de l’étroite maison haute qu’on habite, rue Franklin. Les quatre chambres ont une fenêtre qui donne sur la rue. J’ai déposé mon sac, j’ai pris une cigarette et je me suis dirigé vers l’étroit balcon de la fenêtre. Celui-ci est conçu pour qu’on tienne debout, appuyé sur la balustrade, mais non pas pour fermer la porte derrière soi sans déclencher une sensation de métro en heure de pointe.

Malgré cela, j’ai fermé la porte. Il fallait donc s’asseoir, le dos tourné vers le coté étroit du parallélépipède, le corps longeant la porte et la balustrade. Quand j’avais trouvé une position confortable et m’apprêtais à sortir le briquet pour allumer ma cigarette, Maeva a fermé la porte à clef. Le son est monté en rebondissant d’une façade à l’autre de la rue, jusqu’au quatrième étage. Elle ne m’avait pas prévenu qu’elle prendrait la maison avec elle ce soir. Elle a dû l’oublier parce qu’elle sortait fêter la réussite de son examen. C’est vrai que je ne suis même pas passé par la cuisine, où j’aurais pu trouver le mot, si elle en avait écrit un.

Élucubrations de déracinement de maison, oui, j’appellerais ça comme ça, ce premier mouvement de la maison quand elle se prépare pour suive son maître. Elle se lève d’abord à la vertical, pas beaucoup, d’un peu plus d’un mètre, pour sortir ses extrémités, tel un arbre qui deviendrait bipède.

Comme on ne prend jamais la maison quand il y a quelqu’un dedans, j’avais oublié que la secousse est considérable. On en a eu tous le droit à un moment donné, depuis le temps qu’on habite ensemble, sauf elle.

La maison a commencé à la suivre. Je m’attendais à ce qu’on fasse un boucan terrible, mais les pas de l’immeuble étaient silencieux et il n’y avait pas de circulation dans les rues. C’est pour ça qu’elle ne s’est pas aperçue que la maison allait derrière elle depuis chez nous, soit depuis dix rues.

La balustrade était assez haute pour empêcher que les mouvements latéraux les plus forts ne me fassent tomber par dessus bord. J’aurais pu l’appeler pour lui demander de ramener la maison chez nous. Elle avait son portable, j’avais le mien dans la poche, mais cette balade inattendue m’a permis d’arrêter de penser au boulot et à mes misères personnelles. Au quatrième étage de la maison en mouvement, je pouvais voir une multitude de fenêtres, des portes vers d’autres quatrièmes étages, mais aussi des deuxièmes et des rez-de-chaussé ; des gens debout, assises, mangeant, parlant, étudiant, s’habillant, s’embrassant, s’endormant, et des rideaux bariolés, simples, étroits, amples, des canapés, des tapis, des lampes, des tables et des guirlandes. J’ai allumé ma cigarette en silence et me suis laissé porter.

Maeva allait dans un bar. Quand nous sommes arrivés, la maison a trouvé un terrain vague entre deux immeubles. À partir de vingt heures, quand les chantiers sont interdits, il est autorisé d’y garer sa maison, à condition de partir avant six heures, sinon il faut payer une grosse amende. Je ne devais aller nulle part ce soir-là, alors, être à la maison ailleurs ne m’éloignait de nulle part non plus ; le plus important était d’être chez moi. Par contre, si elle faisait la fête toute la nuit et qu’elle ne se rendait pas compte qu’elle avait pris la maison avec elle, j’étais plus près de mon travail.

La cigarette s’est éteinte, j’ai écrasé le mégot sur ma semelle. Je pensais que payer une amende ne serait pas ce qui lui ferait le plus plaisir après avoir réussi son examen. J’ai voulu l’appeler, mais le portable n’était pas dans ma poche comme je le croyais et Nina, la chatte qu’on gardait, en jouant avec la poignée en velours de la porte – ça a été une idée de Laurent, à son arrivée, que de mettre un tissu en velours sur toutes les poignées, il trouvait ça doux- avait réussi à la fermer, m’enfermant dehors.

Je sais que Nina n’a pas fait exprès, ou c’est ce qu’on dit pour excuser les bêtes, mais les chats, attention, ça peut être vicieux quand on les entretien mal. Quelque chose dans son regard derrière la porte vitrée ressemblait à une vengeance pour une gamelle vide ou pas assez de caresses journalières. Après tout, c’est une princesse. J’ai essayé en vain de la faire jouer avec mes doigts. Elle les suivait quand ils étaient par terre. Elle a même donné deux ou trois coups de patte sur la vitre pour essayer de les attraper pendant que je les bougeais tantôt comme des flagelles, tantôt comme une araignée qui aurait perdu trois pattes, tantôt comme une méduse. J’essayais de la faire sauter vers la poignée.

Ça la dépassait, tout portait à croire que les chats, ça chasse des choses terrestres et quelques oiseaux, mais pas des méduses. Ce qui est normal si l’on y pense, à commencer par le fait qu’elles sont nuisibles pour la plupart des animaux sur Terre. Enfin, ça n’a pas marché et elle est partie, attirée par une mouche ou quelque chose qui volait et qui était plus intéressant que ma main et ses faux animaux, sans doute, puisqu’elle est partie.

La maison était en silence et c’était le territoire de Nina de la cave au grenier. Kenji était parti en Espagne, alors il ne risquait pas d’arriver et de ne pas trouver la maison. Il était allé s’acheter une nouvelle guitare, à bord d’une 206, avec son nouveau permis en poche. Laurent était parti à Lyon chercher ses dernières affaires et ne reviendrait que deux jours plus tard continuer le montage de son documentaire. Maeva était au bar et moi au balcon.

Je n’avais pas enlevé ma veste ni me chaussures et l’été toquait déjà à la porte. Il ne faisait ni chaud ni froid, c’était parfait de ce côté là. J’ai regardé le pâté des maisons de ma nouvelle rue temporaire. Peu de rideaux était ouverts. Le quartier était semblable au notre à deux ou trois détails près, comme le rideaux baissés, par exemple.

Le bar où Maeva devait être en train de boire des bières et de parler théâtre avec Adèle, sa fidèle camarade du conservatoire, était à trois immeubles du chantier où la maison gisait. J’ai décidé de guetter le moment où elles sortiraient fumer une cigarette. Les connaissant, elles n’allaient pas tarder ou étaient-elles déjà sorties et en m’étais-je aperçu.

Comme les immeubles longeaient le même trottoir, je devais me pencher pour réussir à voir la tonnelle du bar. Je ne pouvais apercevoir que les personnes qui ne s’y abritaient pas. L’éclairage publique était moins puissant que dans notre quartier et le peu qu’on distinguait était des têtes et des épaules. J’ai guetté pendant une heure, jusqu’à ce que la balustrade me fasse mal au ventre.

J’ai pris ensuite un des angles inférieurs du balcon pour regarder, accroupi, à travers la grille de la balustrade. On voyait la même chose et sans risquer la peau.

Encore une heure, jusqu’à ce que les jambes s’engourdissent, et toujours rien. J’ai abandonné la mission et jeté un œil à travers la porte vitrée pour voir si Nina avait changé d’avis. Mais elle devait être en train d’ouvrir le frigo tout comme elle avait fermé ma porte, après tout la maison lui appartenait à ce moment-là.

J’ai tâté mes poches encore un fois pour être sûr de ne pas galérer en vain, comme d’autres fois où le portable était la solution, et une mauvaise fouille avait compliqué le tout, et pour rien. Ce n’était pas le cas, mais j’ai trouvé une cigarette dans l’une d’elles.

Je me suis adossé à la porte et j’ai regardé le tableau qui s’offrait à moi. Il y avait peu de fenêtres ouvertes, mais là où il y avait de la lumière, il se passait des choses. Une mère névrosée criant sur ses enfants, une partie de poker, une fête et deux amoureux en train de se chauffer.

Je commençais à m’endormir quand les rires de Maeva et d’Adèle ont éclaté, ping-pong sonore, vers le ciel et près de mon balcon, au passage. Elles ont rit pendant longtemps à leur habitude, avec les tripes et des voix qui envoient, forgées sur scène. Quand il y a eu une pause, je me suis levé pour crier :

  • Maeva !… Maeva !… Là, à gauche ! En haut !

  • Quoi ? Où ?!

  • À gauche !

  • Pavel ?!

  • Là, encore un bâtiment  à côté!

  • Je te vois pas il y a le lampadaire !

  • Va de l’autre côté de la rue !

  • Qu’est ce qu’elle fait là, la maison ?!

  • Tu l’as prise avec toi sans faire exprès, je pense ! Ça arrive, rappelle toi que si tu fais deux tours de serrure, elle te suit ! C’est même écrit sur le contrat !

  • Merde ! Je savais pas qu’il y avait encore des maisons comme ça, en Belgique elles ont disparu il y a quinze ou vingt ans, et bien sûr que je n’ai pas lu le contrat ! Tu l’as lu, toi ?!

  • On sait que c’est une vieille maison et non, je n’ai pas lu le contrat non plus !

  • Et pourquoi t’es pas descendu me prévenir si tu savais que j’étais au bar ?!

  • Ah, ça parce que Nina a fermé la poignée de la porte et je suis coincé. Tu peux monter ouvrir s’il te plaît ? Je rentre avec la maison  après!

  • On a jusqu’à quelle heure pour déloger?

  • Jusqu’à six heures !

  • Chut ! Il y a des gens qui dorment dans ce quartier, rentrez chez vous, squatteurs de la tranquillité d’autrui ! S’est exprimé un papi qui n’avait rien perdu de sa voix d’autrefois.

Maeva a ignoré sa demande pour placer encore une :

  • Alors reste boire un verre avec nous, tant que t’y es ! Au pire on dort là et on part avant six heures !

  • Tu sais comment ça va finir ! On va trop boire, on va pas se réveiller et on va devoir payer une grosse amende !

  • Ah, le papi !

  • Rentrez chez vous, alcooliques de lundi !

  • Je parlais pas de toi, papi, il n’est pas neuf heures encore, ça va, on a fini !

  • Alors ?!

  • Viens me libérer, je prends le portefeuilles et on va chercher une Chouffe ! Par contre je rentre avec la maison ce soir, sinon le facteur va encore laisser le courrier n’importe où !

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Voici une autre idée sur  la même veine: Till Nowak, Unusual incident: windows crossing the street, 2009

 

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