Faut cacher ce cochon

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Nuf nuf à l’école des charcutiers, 2012

Les problèmes s’étaient accumulés : le prix du cochon dans le marché international laissait l’entreprise dans des sérieux ennuis face aux concurrents des pays en voies de développement, et ce malgré les subventions de l’Union Européenne. Les graphiques sur l’écran du minitel qui côtoyait l’ordinateur ne mentaient pas, en Asie ça coûtait moins cher et il n’y avait pas grande chose à faire côté Bretagne. De plus, l’un des deux mâles de l’élevage refusait, pour des raisons inconnues, de faire son travail et une des meilleures truies s’était déboîté la hanche et il avait fallu la sacrifier. Et le comble  de la semaine :

  • Un cochon est mort dans la cage d’engraissement d’âge moyenne et les morts sont rares à ce stade ; le plus souvent c’est une maladie et il faut qu’on sache si c’est contagieux ou pas. C’est la cage numéro dix. Va le chercher avec la brouette et ramène-le derrière la maison. Prends des gants, on sait jamais.

C’était à moi de faire ce boulot parce que j’étais le stagiaire, mais les trois autres ouvriers et le patron se cassaient littéralement le dos pour garder l’entreprise à flot, et tout le monde avait de sales tâches à faire, ce qui était normal dans le milieu, après tout on était dans une porcherie.

J’ai pris la brouette avec une certaine joie, c’était mieux que ramasser la merde des porcelets à la pelle dans la zone de mis-bas juste après le café du matin.

Depuis mon arrivée, on parlait des mauvaises perspectives pour l’avenir du milieu, de la globalisation, du marché mondial et des alliances inefficaces, et de comment tout cela prenait une forme réelle dans leurs vies respectives. Je voulais les aider, à mon humble niveau, je faisais ce qu’on me demandait.

J’ai pris la brouette et je me suis dirigé vers la cage en question. L’été battait de plein fouet la campagne bretonne. La ferme était entourée de champs, les arbres et les fleurs étaient comme des paons avec toutes leurs fleurs et leurs feuilles déployées. La vie était de partout et j’allais chercher un cochon mort, j’ai trouvé ça drôle.

Je suis rentré dans l’un des quatre hangars, on s’habituait aux odeurs en quelques jours, surtout parce qu’ils pénétraient en nous et ça finissait par être l’odeur normale.

Dans le hangar où se trouvaient vingt cages, il y avait des cochons de trois âges différents : ceux qui venaient d’être sevrés des truies, ceux qui avaient commencé l’engraissement, et ceux comme celui que j’allais chercher qui avaient déjà atteint entre vingt et quarante kilos.

À cet endroit, ils rentraient comme ils étaient venus au monde et sortaient prêts pour l’engraissement ultérieur qui visaient les cent à cent vingt kilos. Cette préparation impliquait de leur couper la queue aux ciseaux chauffants, les crocs avec une pince spéciale, les tatouer à la brosse à piques, les castrer, leur mettre une jolie marque à l’oreille, les faire manger et oublier leur vie dans la portée d’origine et ils étaient alors prêts pour grossir.

J’ai dû faire deux tours avant de trouver la bonne cage, tout simplement parce que tout était couvert d’une couche d’excrément et on ne voyait pas tous les numéros. Quand on s’approche des cages les cochons croient qu’on va les nourrir et ils viennent vers nous, mais, dès qu’on rentre, le souvenir de tout ce qu’on leur a infligé doit leur venir en mémoire et c’est l’affolement total. Il faut bien veiller à fermer la porte derrière soi, c’est l’une des premières choses qu’on m’a appris, parce que les fuites de cochons au milieu de la campagne c’est galère à rattraper.

En m’approchant du cadavre, avec tous ces cochons qui craignaient ma présence, je me disais que c’était normal qu’ils s’évadent s’ils voyaient la moindre possibilité, je l’aurais fait aussi. Le cochon était là, au milieu de la cage, et tous les autres faisaient un boucan assourdissant, essayant de reculer le plus possible et de prendre la place la plus sure parmi leurs confrères, sauf que les meilleures places étaient déjà prises et ils se bousculaient sans arrêt et poussaient des cris de goret aigus et grinçants.

Il avait été piétiné, deux pattes étaient cassées. Je l’ai senti en le soulevant. J’ai un peu galéré mais j’ai fini par le porter à l’avant, comme une mariée, et je l’ai déposé sur la brouette. Je l’ai conduit pour son dernier tour, ou c’est ce que je croyais, vers l’arrière de la maison. Je suis allé annoncer à Claude que la mission était accomplie et pour lui demander ce qu’il voulait faire avec :

  • On va lui faire une autopsie. Normalement, il faut prévenir le service sanitaire quand un décès imprévu se produit, parce que la fièvre porcine est encore récente, mais tu sais quoi ? On nous fait payer l’intervention et ils sont déjà passés deux fois le mois dernier et y en a marre, mes cochons sont sains, il faut juste qu’on sache pourquoi il est mort.

J’ai acquiescé, prêt à aider, bien que je ne savais pas trop comment on allait s’y prendre. J’étais naïf, il n’y avait qu’une façon de ce faire : il faut enfiler des gants, prendre un scalpel et l’ouvrir pour voir ce qui cloche à l’intérieur.

Malgré les difficultés de son entreprise, Claude était très patient avec moi et soucieux de mon apprentissage et il me laissait faire en me guidant. C’était peut-être parce qu’un mexicain à la ferme lui changeait les idées en lui racontant des histoires outre-atlantiques; peut-être parce que je sortais avec sa fille, qui n’était pas là parce qu’elle finissait ses études; ou tout simplement parce que je lui préparais à manger quand sa femme n’était pas là, allez savoir, je ne sais pas si par chance ou le contraire, mais il m’a filé le scalpel.

  • Il faut le placer avec le ventre vers le haut. Ah, oui, ça va être dur d’écarter les pattes, il commence à rentrer en rigor mortis. C’est pas grave, je vais le tenir. Fais une incision tout le long du ventre, fais-le couche par couche, il ne faut pas percer les viscères, parce que c’est là que se trouve notre réponse.

J’ai foncé à travers les couches en voyant comment les tissus cédaient au délicat passage de la lame. Quand on a fini par voir les viscères il s’est penché pour faire office d’écarteur.

  • Maintenant, tu vois? en bas, c’est les intestins, enfonce ta main et sors-les. Non, tu sais quoi? On va commencer plutôt par le foie. À gauche, enfonce encore plus la main, tu vas le sentir. Tu connais le foie humain ?… C’est presque la même chose… C’est bon ? Maintenant, tire !

J’ai senti le détachement du foie comme quand on débranche une prise électrique ou comme un bouton de chemise qui part d’un coup. Je l’ai pris à deux mains et le lui ai tendu. Il s’est relevé pour le prendre, il l’a regardé dans tous les sens à la lumière du soleil, puis il m’a demandé le scalpel et l’a coupé en deux.

  • Rien. Ce n’est pas le foie. On passe aux intestins.

En disant cela, il a jeté le foie par terre et il a repris sa position d’écarteur. Le cochon gisait avec le pattes vers le haut. J’ai pris les intestins. Je les extrayais en les enroulant comme une corde, tirant avec la main droite et déposant la longueur gagnée sur la gauche. A un moment donné, le tout s’est retrouvé entre mes mains. Je les lui ai tendu mais cette fois-ci j’ai dû tenir l’un des extrêmes. Il a fait le tour en les regardant à contre jour, en a extrait le contenu et il a souri en disant :

  • Il est mort de diarrhée. Il était déshydraté. Ce n’est pas une maladie contagieuse parce qu’on aurait au moins un autre cochon malade, ce qui n’est pas le cas ; et ce n’est pas au même hangar que les deux autres cas. Tu sais quoi? Qu’ils aillent se faire foutre avec leur déclaration. On ne déclare rien du tout et on va se débarrasser du cochon, mais il faut le cacher… Oui, normalement il faut payer un service sanitaire qui incinère les bêtes au cas où elles seraient contagieuses, mais je ne veux pas payer ce service, pas maintenant que c’est la misère.

Je comprenais ses raisons mais, encore une fois, je ne savais pas ce qu’elles impliquaient dans la réalité. Il devait être quatorze heures et les tâches de l’élevage ne pouvaient pas attendre.

  • Remets tout dedans et laisse-le là, on s’en occupera à dix-huit heures.

Ce disant, il est reparti vers la ferme. J’ai eu du mal à remettre les abats dans le cochon. Cela avait été plus simple dans l’autre sens. Le rigor mortis était à tout son comble et l’incision refusait de s’ouvrir. J’ai réussi à remettre les intestins mais pas le foie et je l’ai laissé là et je suis reparti m’occuper des vaccins des porcelets.

À dix-huit heures, quand les trois autres ouvriers sont partis, nous sommes retournés à l’affaire du cochon à faire disparaître.

  • Alors, je t’explique, dans les environs les gens adorent les commérages, ils s’ennuient, tu sais, il n’y a pas grande chose à faire au milieu des fermes et des champs, alors ils regardent ce que font les autres. Tout ça pour te dire qu’il faut qu’on soit discrets. On va le mettre sur la remorque et on prend la voiture, ma voiture particulière. Comme ça ils ne vont pas se poser des questions.

Nous avons pris le cochon par les pattes et nous l’avons déposé dans la remorque. C’était une petite remorque basse d’une quarantaine de centimètres de haut. Le cochon dépassait la hauteur et il était impossible de penser à lui écarter les pattes. Il était dur comme une pierre, comme tous les animaux qui ont des muscles lorsqu’ils meurent, le rigor mortis est un drôle de phénomène, le moment raide de la vie, après le dernier souffle et avant que tout ne se désagrège à tout jamais. On a essayé de le mettre sur le côté, mais il y avait toujours deux pattes qui dépassaientt. On a essayé naïvement de l’autre côte, mais on s’est rendu compte que c’était pareil, que cela avait été stupide de ce faire et on l’a laisse tel quel. Il s’obstinait à vouloir utiliser une planche en polystyrène pour couvrir la remorque, alors qu’une bâche aurait mieux fait l’affaire, mais c’était lui le chef et j’étais fatigue.

Les deux pattes qui dépassaient empêchaientt de couvrir la totalité de la remorque. Je lui ai proposé de faire deux trous pour qu’elle dépassent sans laisser voir le reste du cadavre. Je disais ça pour dire quelque chose, mais ça lui a paru une bonne idée. Deux bouts de patte dépassaient de la surface blanche mais le reste était caché. Il semblait content quand on a fini de serrer les sangles au dessus de la planche en plastique. Il me semblait que les deux pattes trahissaient la discrétion qu’on cherchait, et j’ai mis deux torchons autour des pattes pour les cacher. Il était d’autant plus content et on est partis en direction de ses champs de maïs. L’objectif : enterrer le cochon.

On a embarqué deux pelles et en moins de quinze minutes on était déjà en train de creuser la terre. Je ne sais pas pourquoi mais on avait une certaine joie depuis qu’on était parti de la maison, peut-être parce qu’on faisait quelque chose d’illégal, même si ce n’était pas trop grave; ou parce que c’était une tâche au bout d’une dure journée, comme elles l’étaient toutes à la ferme, et le fait de devoir travailler encore paraissait dérisoire, alors que l’entreprise frôlait la faillite; ou tout simplement parce que les deux petites pattes qui dépassaient nous rendaient compte de l’absurde de la situation.

On a fini de remettre toute la terre sur le cochon et on l’a tassée, au milieu d’un champ de maïs, on s’est essuyé le front et on est retourné dîner, satisfaits.

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