Le papillon gitan éclair de la rue Monge

Le pauvre intelligent était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ;

chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche. Il a l’oreille fine, il est impressionnable. Il est l’homme d’expérience, son âme porte des brûlures.

Knut Hamsun, La faim, 1890

Il est neuf heures du matin ; c’est le premier septembre deux mille quinze. Les portes s’ouvrent pour accueillir les premiers élèves de l’année, les plus petits d’abord, les nouveaux sixième récemment sevrés de l’école primaire. C’est le boucan auquel on est habitué, cette sensation d’attroupement qui pourrait nous apporter avec leur courant, mais qu’on regarde depuis la hauteur de notre âge adulte neuf assistants d’éducation, deux CPE, le principal adjoint et la principale. Les élèves sont, pour la plupart, accompagnés de leurs parents ou d’un adulte. Quand le gros du fleuve humain est rentré dans la digue du collège, nous avons fermé l’une des portes du vieux bâtiment ; assez vieux pour compter avec un abri anti-atomique.

Les regards se tournaient plutôt vers l’intérieur. Mis à part les retardataires, personne n’était rentré depuis deux minutes. Je regardais vers la porte. C’est alors qu’un petit en trottinette est rentré en disant bonjour, il a avancé trois mètres sans être perçu que par quelques uns, pour faire demi-tour aussitôt et sortir en ricanant. Il est passé presque inaperçu, et ceux qui l’on vu n’ont pas cherché à se l’expliquer ultérieurement. il y avait beaucoup de mouvent dans la cour à cet instant précis. Il était habillé en bleu et violet, la trottinette était rose, avec deux roues à l’avant. Je me suis précipité vers la porte. Je le connaissais, c’était un enfant gitan qui jouait au square Saint-Médard, à côté du métro Censier-Daubenton. Je l’avais croisé plusieurs fois quand je m’y posais fumer une clope.

Une fois, il était arrivé avec un chiot noir en laisse, il n’en pouvait plus, il était heureux avec son chien et il avait en même temps ce regard d’adulte qu’on les enfants gitans, ce qui veut dire que sa joie était forgée dans les flammes de la cruauté du monde ; une joie que peu de gens ressentiront dans leurs vies, tout simplément parce que la plupart de gens cherche à s’évader de leur réalité pesante, et lui de survivre, avec sa famille. Il était toujours entouré par d’eux pour naviguer dans Paris : deux hommes adultes dans la cinquantaine, une fille autour des quatorze ans et un autre petit plus âgé que lui, qui devait avoir huit ou neuf ans.

J’ai réussi à le voir avant qu’il n’atteigne le bout de la rue, pour tourner à gauche ensuite et que je le perde de vue. Il n’allait tout de me pas s’arrêter parce que le passage piéton ne favorisait pas son inertie avec son bonhomme en rouge.

Le monde m’a paru terriblement injuste. J’aurais voulu le prendre par les épaules, lui dire « sois le bienvenue, tu n’as pas d’affaires ? Ne t’inquiète pas, ici il y a tout ce qu’il faut, comme pour tout le monde, tu vois bien que les portes sont ouvertes, ça veut dire que tu es bien à ta place, viens apprendre ».

Le monde avec ses soucis capitalistes a fait de lui un papillon, et on sait à quel point il est impossible de les apprivoiser ou de les voir se poser quelque part. Papillon rose, à l’heure au rendez-vous qu’il refuse parce qu’il fait beau ce matin et qu’il a sa trottinette et une ville devant lui pour tendre le stylet qui ne peut se poser n’importe où ;pour des raisons qui échappent à sa nature mais qu’il doit affronter, sans peur, en ricanant au visage d’une rentrée scolaire, juste pour le plaisir d’exister.

Enfermez-vous si vous le voulez. Vous me refusez tout, mais j’ai encore mon stylet, je suis un lépidoptère à trois roues, trottinant en touchant le goudron, la terre. Enfermez-vous si vous le voulez. Aujourd’hui, il fait beau et il y a plein de fleurs à gratter en leur faisant pitié. Mais vous ne pourrez jamais le savoir, vous allez au boulot. Pauv’ cons, ces riches. Soit ils ont peur, soit ils ont pitié. ça marche à tous les coups.

Trottinette du matin, la rue Monge c’est mon terrain, on s’entend même avec les flics, comme dit mon papillon d’oncle :

« Ici, les fleurs, tant que tu ne les arraches pas, les bleues ne viennent pas, et tu peux prendre le nectar de leur pitié, c’est facile, mon petit. Tu fais juste une tête de papillon fané, ou piétiné, ou de neige qui a fondu et qui devient de la boue, ou de verre renversé, ou de visite qui tombe mal, ou de mec qui porte un manteau en pleine canicule, ou de naufragé qui l’a à peine raconté, ou d’évadé de la Cour des Miracles, ou de récolte qui part sous une grêle et deux tonnerres, une tête de n’importe quelle chose qui soit ratée, et tu vas voir, ça va marcher, mon petit, va faire un tour, je serai là.

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