Le pleur I : Notre-dame-des-Champs, si tu es sur le quai de notre arrêt, ora pro nobis!

Janol Apin, 1990

Moushli attendait que le métro arrive deux stations plus loin. Il avait rendez-vous à midi à l’ambassade. Il avait un quart d’heure en avance sur l’heure du rendez-vous. À la station Sèvres-Baylone, en direction de Marie d’Isis, une dame est montée et deux hommes vêtus en noir sont descendus. Tout les sièges étaient pris et seules quatre personnes étaient debout. Elle est restée au milieu de la plate-forme d’entrée.

Moushli n’a pas fait spéciale attention à cette arrivée avant qu’elle ne s’adresse à l’homme qui parlait à voix haute depuis trois stations et qu’il avait réussi à annuler, pour plonger dans la lecture d’un journal gratuit. Elle, au contraire du prédicateur, était juste à côté de lui, qui se trouvait sur un strapontin la tête basse.

  • Bonj… Mais c’est pas vrai, encore toi ! Mais il y plein d’autres lignes, vieux con ! Vas parler de ton putain de livre ailleurs !

  • Et c’est pour ça que je vous exhorte à rester fidèles aux valeurs catholiques et à voter contre le mariage homosexuel. Ce n’est pas naturel, ce n’est pas dans nos valeurs, il suffit de lire la bible…

  • Tu nous emmerdes avec tes conneries. T’as pas besoin d’argent, toi ; t’as rien d’autre à foutre de ta vie que d’aller parler de ça aux gens ? Sérieux ? C’est pas possible. Fous le camp, salaud ! On veut pas de toi ! T’as compris ?

  • Nous ne pouvons laisser le gouvernement nous humilier, dédaigner le passé qui a fondé ce pays, il faut manifester, avoir du respect pour nous-mêmes et…

  • Deux mois qu’on n’est plus tranquille ! T’as toujours pas compris ? Les gens font ce qu’ils veulent de leur cul, moi, j’ai vendu le mien pendant des années et alors ? Ça te pose un problème? Après tout, t’es un fils de pute ! Tu devrais voir du respect pour des gens comme moi qui ont connu la vrai vie !

Elle était habillée en tenue de rue, à force d’y habiter. La plupart de voyageurs l’on ainsi perçue, sauf Moushli. Pour lui, seule la chevelure un peu grasse et les doigts gonflés par l’alcool et le froid lui ont permis de soupçonner qu’elle était à la rue. Il prêtait plus d’attention à la main droite qui maniait habilement une pince métallique à épilation sur la surface lisse du menton et des lèvres. Le geste était mécanique et efficace.

Le catholique est descendu avec une valise pleine de prospectus que personne n’a voulu prendre à son passage, avant d’aller parler ailleurs au nom de son dieu. Lorsqu’il il s’est approché du côté de la dame, prospectus en main et l’air impassible, on l’a entendu racler sa gorge comme si elle chargeait ostensiblement un revolver, mais elle a fini par cracher par terre et non pas à son visage comme la grande majorité des passagers l’attendaient, puis elle a passé la semelle droite par dessus le crachat et elle a détourné le regard.

La tension a diminué quand l’homme est descendu à Rennes. On l’a vu rentrer au wagon suivant. Les pinces produisaient un cliquetis qu’avait un quelque chose de cigale selon Moushli. Il l’a vu prendre du souffle pour continuer le discours qu’elle avait commencé :

  • Bonjour, mesdames, messieurs, je suis actuellement… pfffff… Laissez tomber. Quelqu’un airait une cigarette ? Ça irait.

Un petit silence s’est installé. Des cigarettes ? Moushli en avait, un ami algérien avait pensé à lui au retour de son voyage au bled et lui en avait ramené trois cartouches. Il lui en a tendu une, sortie du paquet qui l’accompagnait, sans oublier de se rappeler de descendre à la prochaine station.

Elle ne l’a pas prise immédiatement, elle l’a regardé avec un geste qui ressemblait à celui de quelqu’un qui essaye de savoir si un visage lui est connu, puis elle a serré les lèvres comme le regret sait le faire, elle a pris la cigarette, l’a collée contre sa poitrine d’une main, puis elle lui a pris le visage de l’autre, comme une mère, et elle s’est mise à pleurer.

On dirait que Moushli lui avait tendu non pas une cigarette mais la démonstration même que la vie valait la peine, sans faire exprès, malgré tout ce qu’elle avait pu vivre. De la même main qu’elle parcourait son visage tendrement, elle l’a tiré contre son giron.

Elle avait une façon perçante de pleurer, ça faisait mal à l’entendre, on devenait triste. Moushli pouvait en témoigner, avec le visage collé contre son corps, sentant toutes ses vibrations, sa respiration. Il était déconcerté mais il n’a pas perdu le fil conducteur de sa journée qui était celui d’aller à l’ambassade se procurer un passeport neuf, sans lequel il n’était personne en France.

  • Madame, madame. Madame ! Madame ! vous devez me lâcher, calmez vous, s’il vous plaît, calmez vous.

La lumière de la station perçait les fenêtres. Il lui a pris les mains est s’est dégagé d’elle sans faire des mouvements brusques. Elle a alors lâché la cigarette pour le prendre par les poignets des deux mains, tout en continuant à pleurer, avec le fil de mucosité pendant du nez, les larmes et leurs sillons d’humidité provenant d’un paire d’yeux fermés et contractés.

Elle ne l’écoutait pas. Les portes se sont ouvertes et il a du presque la poussé, sans pour autant réussir à libérer ses bras. Une deuxième fois, plus fort encore et il s’est retrouvé libre pour en pas rater l’arrêt. Elle l’a resaisi. Il a tiré encore et ils sont descendu tous les deux avant que les portes ne se referment.

Elle n’a pas opposé de résistance après ce geste, elle s’est laissée guider. Elle a trébuché avec la marche entre le quai et le train, malgré l’annonce automatique en trois langues, mais c’était normal puisqu’elle ne pouvait et pleurer et écouter clairement, c’est physiquement impossible à moins d’avoir le don d’ubiquité. C’est pourquoi elle est tombée sur le quai, ce qui était sans risque par rapport à se coincer une jambe entre la rame et le bord.

Tous les passagers étaient attirés par la situation mais aucun n’est venu en aide. Il est tombé lui aussi, mais à moitié, si cela est possible, c’est-à-dire qu’il n’était pas allongé par terre comme la pleureuse de Notre-dame Des Champs. Il avait réussi à garder un genou à terre, tandis que l’autre essayait de soulever les deux corps, et ce parce qu’elle était littéralement accroché à ses poignets comme si ses mains n’étaient conçues que pour ce faire.

  • Madame, levez vous, ou, plutôt, je vais vous aider à vous lever… Arrêtez de pleurer, qu’est- ce qu’il y a ? On va faire comme ça : je vous écoute et vous me lâchez, ou l’inverse, comme vous voudrez.

Malgré la proposition au ton sincère, il regardait l’horloge de la station, il était encore à l’heure, mais pas pendant longtemps. Son empressement était aussi dû au fait qu’il n’avait jamais été à l’aise avec les démonstrations sentimentales des autres. Sa mère avait toujours eu un tempérament de président en temps de guerre et son père encore plus. Il était gêné, sans compter les regards qui venaient de tous les coins et le rangeaient dans une catégorie lointaine de l’anonymat qu’il avait toujours préféré. Il voulait partir.

Les larmes ne cessaient pas. On aurait dit qu’elle avait plongé la tête dans un seau d’eau, le visage brillait sous les lampes. Sans parler, il a ressayé de se dégager mais elle serrait ses poignets encore avec plus de force et cela lui faisait mal. Jusqu’à ce moment, il n’aurait pas cru une femme de la taille de la dame capable d’une telle force.

Moushli avait réussi à la soulever un peu mais elle s’est alors laissée tomber de tout son poids avec la contraction qu’un grand sanglot mérite puis il s’est étouffé à la fin. Ce faisant, il est tombé, cette fois-ci, complètement. Il s’est alors énervé :

  • Lâchez-moi, putain de merde !

Rien qu’un pleur aveugle et sourd en retour. Deux métros se sont vidés et remplis. Il était à présent « juste », au niveau de l’heure du rendez-vous.

Il croyait que les caméras qui sont accrochées à tous les coins, dans sa perception personnelle, devaient finir par lui venir en aide, quand, au guichet, on verrait la situation ; ou bien, des policiers apparaîtraient, comme aux moments où il ne voulait pas les voir, mais les trouvant tout de même. Sauf que personne ne s’est approché, il y a eu à peine des murmures venus des passages en transit. Il a essayé de se libérer encore un fois, presque debout déjà, mais il n’y avait rien à faire et elle ne cessait pas de pleurer. Il a alors proposé :

  • écoutez, madame, ce n’est pas que je m’en fous de vous, mais j’ai quelque chose d’important à faire, vous comprenez ? Si ça avait été n’importe quel autre jour, j’aurais pu rester avec vous toute la journée, mais il faut vraiment que j’y aille, vous comprenez ?, alors vous allez me lâcher, sinon on va être dans une embrouille, vous m’écoutez au moins ? Faites un signe, merde !

Pas même la menace sous-entendue ne pouvait concurrencer avec sa peine accumulée on ne sait depuis quand. Il l’a alors secoué comme une poupée. Au bout de trente secondes, elle a diminué l’intensité de ses sanglots pour les rendre un pleur plus semblable à celui de la résignation douloureuse ou du regret frais. Au bout de quarante secondes, elle a ouvert les yeux et s’est mouché avec sa manche, libérant l’une des mains mais serrant plus fortement l’autre.

  • J’ai une nouvelle idée, madame, aïe, allez y doucement avec vot’ main ! maintenant que vous m’écoutez… Vous pouvez pleurer autant que vous voudrez, mais vous devez venir avec moi, sinon, je devrai me libérer de force !

Elle a mis quelques secondes à répondre, ses oreilles étaient peut-être bouchés à cause de s’entendre pleurer d’une tristesse personnelle, les plus fortes qu’on connaisse, elle a hoché de la tête et, sans lui lâcher l’autre poignet elle l’a suivi vers la seule sortie de la station sans arrêter les larmes.

L’avantage du manque d’aide général, c’est qu’on a le chemin pour soi, il se brousse devant soi lorsque les gens s’éloignent de ce qu’ils n’aiment pas. Le sillon de pleurs attirait tous les regards, mais pas son équivalent en pitié et encore moins en aide.

La mère de Moushli lui disait toujours « si tu peux pas résoudre un situation comme tu le voudrais, prend la sortie la plus arrangeante ». Il ne l’avait jamais compris jusqu’alors. De cela, il s’est rendu compte en franchissant la dernière marche, décidé à obtenir ce passeport ce jour-là, parce que la Préfecture en disposait ainsi, de façon aussi immédiate et incontournable que la tristesse de la dame.

Voilà donc Moushli, rue du Temple, en route vers l’ambassade avec la pleureuse, main sur le poignet, faire des démarches migratoires et purger des peines… (à suivre)

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