Seule toi, tu es réelle, ma belle gitane

On s’est connu à Stalingrad,

pas la ville, mais le métro,

elle affichait un visage

affamé, plein de rides,

et un panneau

où elle expliquait ceci

pour les moins

avisés.

Je lui ai donné un billet,

elle m’a tenu la main

et a fermé les yeux pour dire « merci »,

en souriant,

dents argentées en l’air.

Depuis on se dit « bonjour »,

depuis on se reconnaît entre

le fleuve de gens.

Parfois je suis à sec,

et l’on se reconnaît

doublement,

et on se dit « bonjour »

d’une autre façon ;

elle sait que les poches sont vides,

et c’est elle qui me sourit.

Quand la paie arrive,

elle est contente,

car il y en a pour elle aussi

et elle peut faire autre chose,

si elle le veut,

ce soir,

ou économiser,

si elle le veut.

Ou rien,

si elle le veut.

Je m’assois sur les marches

avec elle,

et on essaie de

discuter,

malheureusement

on ne parle

pas la même langue,

mais on essaie,

comme si chaque

fois était la première,

parce qu’on a

vraiment envie

de parler,

il nous le faut,

on dirait,

car elle sait que je sais

qu’elle est plus qu’une mendiante,

qu’elle est mère, fille, tante,

chanteuse, amante,

fanatique des plantes,

de la vodka

et des feuilletons mexicains,

je soupçonne ;

plus qu’un point du mobilier

du tunnel,

bien que sa concentration

développée avec les années

de misère imposée

par une Histoire qui n’aime pas

les roms,

pour ne pas dire les hommes

depuis mille ans,

la fasse bouger que peu,

et que cela puisse tromper,

elle est vivante

et je le sais.

Et elle sais que je suis

plus qu’un client

de la RATP,

plus qu’un élément d’un flux

de travailleurs

rentrant manger et dormir chez eux,

pour refaire la boucle

le lendemain,

le surlendemain,

l’ultralendemain,

Sisyphes hyperconnectés,

amusés avec les gadgets

tendus par le capitalisme

sauvage

contre leurs vies,

et tout pour ne pas

ressentir d’ennui,

ou d’angoisse ?,

ce qu’ils craignent

le plus.

Une fois, elle m’a

fait une bise

et elle a gribouillé des mots

en l’air,

au ton familier,

de la voix d’une mère qui dit

« ça va aller, mon fils ».

J’étais bleu avant,

elle m’a donné

la lumière dont

je manquais

ce jour gris,

affaibli

par le travail,

où j’avais laissé la vie

du soleil qui

crevait

au dessus du couloir

où je l’avais laissé,

avant de rentrer dans le métro,

parce qu’il n’a pas

de billet

et parce que le ciel

lui va bien,

et contre ça,

rien.

Dame gitane,

tzigane,

romanichel

ou rom,

peu importe

la déclinaison

de ta migration ,

seule toi,

tu es réelle,

comme disait Rilke

à Abelone.

L’on est proche,

maintenant on le sait,

on habite le même quartier,

La Courneuve,

là,

comme il y a d’autres endroits,

où débarquent ceux

qui n’ont rien

et doivent tout s’inventer.

Elle sortait du métro,

en Escalator,

accompagnée d’un monsieur

à la moustache peuplée.

Ses rides avaient disparues,

comme quand on parle

à Stalingrad,

ses cernes s’était adoucies.

Elle souriait métalliquement,

comme une fleur galvanisée,

le rêve de Roberto Arlt,

son Jouet enragé ;

le soleil éclatait entre ses dents

et sur sa robe grise

aux discrètes lignes roses,

et sur son voile polychrome

aux tonalités de feux et de terre,

impénétrable,

comme au regard

des autres,

elle brillait

parce qu’elle ne travaillait pas.

Je descendais

prendre le métro

qu’elle venait de quitter.

J’ai fait marche arrière,

on s’était reconnu à mi-chemin,

c’était drôle.

On s’est trouvé

devant la bouche du métro,

très bon endroit

pour parler à trois,

quelques mots en français,

d’autres en italien,

en romi

et en espagnol.

Normal, à la fin on ne

comprenait plus rien.

On n’a pas su dégager nos prénoms,

parmi un tel nœud de mots,

mais cela a ravi nos vies

que de savoir

que l’on peut croiser,

près de chez soi,

quelqu’un de connu,

loin de tout ce qu’autrefois

ont été nos premières vies,

et demander « ça va ? »,

comme ne savent plus le

faire ceux d’ici,

trop habitués à l’entente

de ces mots

qui pourraient

leur rendre la couleur

d’un jour involontairement solitaire,

où l’empressement

de l’île-de-France

leur mange la magie de vivre

et les rend muets,

ivres de silence,

quand ils ne sont plus

que des naufragés,

dire « bonjour »

pourrait leur sauver la peau,

les faire tenir à flot

avant que le vide

des quais

ne commence à avoir

un je ne sais quoi

d’attirant,

de tyran,

d’inéluctable

et de beau

et que le rails

embrassent leur peau.

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