Poulet rôti et un chat d’autrefois

   Hopper, Summertime, 1943

Je failli rater la station en raison d’une discussion intéressante avec deux des mes colocs qui allaient dans le métro vers la maison. Je suis descendu d’un wagon qui ressemblait plus à un TGV et sentait frais et propre ; pas comme le poulet rôti qui était dans ma main gauche, enveloppé dans le typique sac rose de la boucherie musulmane du quartier, halal bien entendu, se volatilisant un peu à travers le nœud papillon par lequel je le tenais.

Je n’avais pas faim, je suis sorti du métro et j’ai eu un malaise. Je me disais qu’il aurait mieux valu écouter mon propre conseil de ne pas fumer avant de sortir. Surtout parce que j’avais un rendez-vous. J’ai eu du mal à me saisir à la rampe. Je me suis accroupi sur les marches qui dirigeaient vers la sortie, quelques mètres plus bas.

Le malaise a fini par s’évaporer. Je me suis levé et j’ai ramassé le poulet de la marche inférieur où je l’avais posé. J’ai traversé l’entrée-sortie en me disant que cela ne servait à rien d’avoir un poulet quand on n’a pas moyen de le manger. Même pas du pain. Bien sûr que j’aurais pu croquer directement une cuisse, ou le blanc ; mais je savais aussi que je ne pourrais jamais finir le poulet en entier, ayant l’appétit modéré et plutôt une grande soif.

La rue de la station était celle où je devais me rendre. La question est que je ne voulais pas arriver au rendez-vous avec un poulet croqué et je n’avais pas le temps non plus de m’asseoir pour manger le poulet de façon propre, histoire de ne pas arriver avec du poulet de partout et les mains grasses.

Les maisons étaient toutes de couleurs différentes : violet, vert olive, beige, jaune, bleu ciel, gris, rouge Bordeaux.

Devant la grille de la maison blanche, une petite foule essayait de voir ce qui arrivait au dessus de la grille en bois. Il y avait des murmures. Je suis allé comme une abeille à une fleu, les humains aiment savoir « ce quisse passe ». Pour avancer plus vite, j’ai pris le poulet avec la main, le tenant par les cuisses. Mes doigts se sont enfoncés légèrement sur la chair plastifiée.

Deux curieux, éloignés du groupuscule, donnaient leur avis sur la situation avec un ton sérieux comme s’ils parlaient politique. J’ai pu entendre « ça va arriver », et « faut bien qu’on le voie ». L’un deux écoutait mais ne s’exprimait pas visuellement concernant ce qui lui était raconté, du moins je ne l’ai pas vu.

Ceux qui étaient devant la grille se tenaient au bord pour se soulever un peu, les talons levés, les yeux grand ouverts, le nez vers le haut. Il n’y avait que des hommes, habillés avec diverses tonalité de gris, des pantalons classiques, des chemises blanches avec le premier bouton ouvert, laissant voir les sous-vêtements, chaussés en cuir noir et semelles de celles qui font craquer le cailloux et crisper les poings en marchant, grinçants comme une craie au milieu d’un dîner parfait.

J’ai eu soudain moins envie de m’approcher. J’ai serré un peu le poing, les cuisses du poulet failli se détacher, surtout parce que je l’avais commandé bien cuit.

Ça grouillait, donc ça grinçait, donc, j’ai serré encore plus le poulet devant la laideur auditive de leurs pas. J’ai alors entendu un « miaaaaaauuuuuuuuuuuuuuu ».

C’était Magnus, dieu de la méditation féline que j’ai laissé dans un chez moi d’autrefois chez Martin. Il se plaignait du mal que je lui infligeais en serrant le poing. J’étais vraiment content qu’il soit là au lieu du poulet. Ça faisait longtemps qu’on s’était quitté et on s’entendait bien. Je l’ai pris par une patte, comme il l’aimait, et il s’est détendu comme s’il était la chair écartée de Rubens, mais d’un seul côté et en texture veloutée.

On est passé devant la maison autour de laquelle tous les hommes se tenaient en un cercle imparfait, dans tout cas, de façon radiale à partir de la grille. Les uns fumaient, les autres parlaient, certains lisaient le journal assis contre l’une des voitures garées le long de la rue. On se serait cru dans un tableau de Hopper, lumineux et cruellement silencieux.

J’ai pris le trottoir d’en face car Magnus se plaignait aussi du bruit des pas sur le trottoir terreux. Il a sorti ses griffes et a secoué la tête et poussé une plainte féline. Moi aussi, sauf que je ne miaule pas. Au passage, j’ai essayé de voir ce qui avait dans la maison. L’on voyait une façade blanche, avec des rideaux blancs et dont la porte principale était à moitié ouverte. La pelouse du petit jardin était parfaitement entretenue, l’on aurait dit qu’elle venait de pousser. Mais rien d’autre.

Magnus et moi sommes arrivés au rendez-vous à l’heure, mais le rendez-vous n’est pas arrivé. J’étais content d’avoir des baskets qui ne grinçaient pas et d’être encore un fois avec Magnus. En plus je ne me rappelais plus avec qui j’avais rendez-vous, mais l’important était de rester respectueux du temps des autres, et d’arriver à l’heure. J’étais allé en espérant reconnaître un visage entre la foule, en arrivant à l’heure à côté de l’arrêt de bus 12, côté sud, comme cela avait était convenu à un moment immémoriale mais dont l’existence je n’ai pas mis en cause.

À une centaine de mètres, les hommes demeuraient encore devant la maison, j’avais le temps, puisque je n’avais plus de rendez-vous, mais je n’allais pas rester pour un commérage qui ne m’appartenait pas deux rues plus tôt et qui était au stade de « ça y est presque », comme j’ai entendu dire à un monsieur. De l’autre côté de la rue, une fille en robe blanche suivait la scène, à distance, loin des hommes.

On est parti, patte dans la main et miaulement au bout de la gorge, nous procurer un poulet comme celui qui venait de disparaître une rue plus loin. Se faire poser un lapin, donne faim, ainsi qu’un chat d’autrefois, avec une texture poilue, de génie bienveillant, et un goût de passé en paix, comme une caresse.

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