Du Bernoulli de métro et du Azyle à jeun

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Azyle, 2000

Il est sept heures du matin à la station La Courneuve 8 mai 1945. Si on s’arrête pour lire le nom complet de la station, un arrive sûrement en retard. L’avantage pour les usagers du métro est qu’il ne s’agit pas d’une station d’échange entre plusieurs lignes. Il y a le tramway, certes, mais il ne partage pas la même station, se trouvant au niveau de la rue comme il convient aux transports qui portent ce nom. Tout le monde va vers Paris et il n’y a pas besoin de savoir où aller quand le métro n’a pas d’autres directions.

Il reste deux minutes avant le départ. Les passagers choisissent leur place. Un autre avantage de se trouver au terminus d’une ligne est que l’on trouve toujours une place pour s’asseoir. Un signal sonore annonce au conducteur qu’il doit partir, si jamais il n’a pas fait attention à l’horloge du quai ou au compteur au dixième de seconde près qui s’affiche au bout du quai en chiffres rouges. Les voyageurs qui fréquentent cette station savent que c’est le moment de descendre l’escalier à toute vitesse s’il veulent partir dans cette rame.

Trois ou quatre passagers dévalent les marches qui mènent vers le quai deux par deux, puis bondissent dans la rame comme s’ils accomplissaient une tâche digne de toute leur énergie vitale. Les portes se ferment. Quelques seconds s’écoulent, on arrive à la minute et le métro ne bouge pas d’un centimètre. Le double zéro clignote sur le panneau composé de petits leds jaunes, un bip résonne à nouveau. Toujours rien. Une agitation d’essaim somnolent éclate, les gens se demandent pourquoi ne partent-ils pas, à voix basse, d’autres se plaignent.

Une voix grise d’enceinte de gare informe : « Ce train ne prend plus de voyageurs, je répète, ce train ne prend plus de voyageurs ». Certains passagers n’entendent pas l’annonce ou ne la comprennent tout simplement pas, ne parlant pas français, ou peu, comme il est fréquent dans le quartier. Eux, ils suivent le mouvement général qui les tire vers l’extérieur. La voix répète trois fois la même chose à travers les hauts parleurs du conducteur, puis dans ceux de la station. Tout le monde est à quai. Les portes du métro se ferment et il part, vide.

Une autre rame avance depuis le garage du fond quelques secondes après, mais il ne s’agit pas de n’importe laquelle, mais une « défoncée » par Azyle, comme il défini lui-même son activité. Il les transforme allez savoir dans quels dépôts ou tunnels d’Île de France, et il les offre aux gens.

Quand le métro défile sur le quai, il y a une explosion soudaine de couleurs, une symphonie, une signature multipliée, amplifiée, superposée, interposée, fusionnée, croisée, emmêlée, dynamique, aux allures de Lac aux méduses, dans le Pacifique sud. Tout le monde est pris par la vision de ce défilé multicolore inattendu. L’atmosphère se détend, Azyle sauve la situation, la RATP ne l’admettra jamais.

Les gens ouvrent les portes bariolés et se transvasent, comme le décrit Bernoulli, suivant la règle des vases communicantes, en moins de dix secondes du quai à la matrice de couleurs. On le sait, si on avait son emplacement préféré, il est peu probable que, dans ce réarrangement, on le garde à l’identique. Une cinquantaine de personnes se rajoute entre-temps. On ne peut voir à travers les vitres, Azyle n’a rien laissé au hasard, sauf son tag répété autant que possible, pendant le temps limité qu’il a tout seul avec la rame, au risque de faire attraper si l’hypnose de la signature se prolonge trop.

Les double zéros clignotants ne figurent plus sur le panneau rose et blanc des départs. Il n’y a d’ailleurs aucun chiffre mais quatre croix. Les passagers le savent, il y aura une attente indéfinie qui peut être courte, comme très longue. Ils ne sont plus maîtres de leur mouvement, tout le monde présent sur le quai devra se justifier auprès de quelqu’un et ça les révulse, parce qu’avoir à s’expliquer, on peut toujours s’en passer.

Les portes de la deuxième rame se ferment et les lumières s’éteignent. La voix de la station répète que ce train ne prend pas de voyageurs, « comme le précédent », spécifie la personne derrière le micro. Tout le monde descend, certains profitent pour revoir les méduses calligraphiques du graffeur, une fois sortis du ventre de la rame psychédélique. Il part ensuite, comme le Chato-bus de Miyazaki. Certains passagers le regardent s’en aller avec une sorte de nostalgie matinale, de jour brumeux et mauve, écran du soleil naissant.

Les passagers de plus en plus nombreux sur le quai ne savent pas que la rame retourne au dépôt, se faire décolorer par une vingtaine de personnes qui sont déjà rendus au travail, en train de prendre le café en attendant la rame que leur chef leur décrit comme étant « du gros, gros lourd, encore une fois d’Azyle, ce salopard ! », pas comme tous eux, qui sont au quai.

Encore plus de voyageurs se joignent à la flaque humaine. On entend les faibles bip des pass Navigo sur les bornes magnétiques, une pluie sonore, fine, une bruine de vers luisants. Tout le monde va faire sa vie dans Paris, récolter des sous pour revenir le soir. Certains trouvent la situation dérisoire parce que il y a eu une rame, qui n’a pris personne, devenant inutile, alors qu’elle aurait pu être ; puis une deuxième très belle, ou au moins différente, et ils ont dû la voir partir, comme un rêve, comme certains amours.

Deux voix brisent l’inquiétude qui fait une nappe de cigale, les dialogues s’allument comme des mèches, mijotés sur le quai. Les voix annoncent en chœur que « le départ s’effectuera sur le quai d’en face ».

À l’heure qu’il est, dans un quartier où la plupart des gens sont venus des quatre coin du monde, une telle situation réuni des êtres les plus divers, une multitude d’échantillons du parcours de l’être humain et de ses éternelles migrations. Pour certains, c’est circonstanciel, nécessaire, ils sont victimes de la mauvaise répartition de la richesse ; pour d’autres, c’est l’accomplissement de ce désir inscrit dans l’homme, cette sempiternelle faim d’ailleurs, de « voir à quoi sa ressemble », de chercher le coin encore inexploré, même au sein d’une ville ; continuer la tradition de l’explorateur que nous avons toujours eu, en suivant les troupeaux et les cours d’eau, puis les rêves.

Les rouages de la machine parisienne se découvrent à quai, tellement ils sont serrés. C’est l’occasion de se parler. Ce n’est pas qu’ils ne s’aiment pas parce qu’ils sont différents, mais qu’ils doivent toujours courir au boulot, parce que leur situation est précaire, et la vie sociale du quartier se résume à quelques commerces et trois bistrots miteux, pas de quoi avoir un lieu agréable pour se rencontrer. C’est comme ça pour les derniers arrivés, puis la génération d’après verra bien. Une petite tour de Babel galérant pour se rendre au boulot. Chico César aurait chanté « Mama Africa ! », s’il avait été là.

Il y a peu de plaintes. Une dame qui habite dans le quartier de la Défense et rend visite à une amie, imagine la même scène dans un quartier bourgeois, et elle sait qu’il y aurait plus de râleurs.

C’est alors qu’une flambante rame vide remplace celle d’Azyle et ouvre ses portes dès que les passagers qui remplissent presque tout le quai appuient sur le bouton. Ils savent que ce n’est pas sûr qu’ils puissent partir dans la première vague pour être un peu moins en retard que ceux qui resteront encore au quai, mais ils sont certains qu’il n’auront pas de place assis. Ils laissent tomber le rêve du strapontin. Pas la peine de parler de l’idéal de l’emplacement de la première rame avec le wagon presque vide.

Les gens se calent comme ils peuvent. En quelques secondes les wagons sont pleins, le signale sonore retentit et les portes ses ferment. Quelqu’un bloque une ou plusieurs portes. Deuxième signal. Toujours rien. Le conducteur gronde: « veuillez ne pas empêcher la fermeture des portes, si ça rentre pas, ça rentre pas, je fais pas de miracles ». En haut, dans la salle de contrôle, c’est le fou rire. Troisième essai, c’est parti.

Les passagers ont l’impression d’avoir franchi une étape. Cependant, l’humeur générale est moins plaisante que sur le quai, ils ont discuté, certes, mais maintenant ils se marchent sur les pieds et c’est soudainement plus difficile d’aimer l’autre. On le sait bien, le métro est antinaturel pour l’être humain, mais on n’y peut rien, c’est le meilleur transport, une de ses idées qui deviennent réelles et ne partiront plus, et ne feront que s’ l’améliorer.

Quelqu’un qui est à bord de cette rame entassée dès la première station trouve la situation trop agitée pour un mardi matin et descend une stations plus loin. Il fait demi tour à Fort d’Aubervilliers. Dans l’autre sens il n’y a que trois personnes dans la rame, on y respire un air moins usagé. Il arrive dans sa chambre, prend le téléphone et appelle pour dire qu’il est malade et qu’il ne pourra pas aller au travail, jugeant plus judicieux de retourner chez lui transvaser des idées sur des feuilles blanches et recommencer la matinée d’une autre façon, histoire de sauver la journée. Il a la chance d’être un ouvrier, une pièce remplaçable, il ne manquera a personne, il peut être tranquille.

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Lac aux méduses, Pacifique Sud

 

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