Pas de vol mais pas de bol

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Que la cosa tiene guasa,
yo me meto en la cama,
y así los nervios me se pasa.

Que no hay jachís,
que que que que no hay jachís

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Ojos de brujo,  No hay jachís, Vengue, 1999

Nous étions allés à la cité voisine, comme tant d’autres fois, faire nos courses de ce qui ne se vend pas au supermarché ni à l’épicerie, pour des raisons d’hypocrisie étatique et capitaliste, qui crée des malades et le puni ensuite.

Y avait-t-il une raison spéciale pour aller ce jour là? Je dirais que oui. Je veux dire qu’on ne fume pas que lorsque c’est l’anniversaire de l’un de nous, amis et colocataires, mais ce soir là j’en avais spécialement envie. C’était mon quarantième anniversaire et je voulais un « petit truc », de la résine et de la salade, peu m’importait. François n’a pas eu d’inconvénient à m’accompagner dans cette mission que je détestais.

On connaissait la mécanique, on n’est pas fiers de s’y rendre souvent, mais on n’a pas honte non plus, tout comme quelqu’un qui va bar ne remet mas en cause son envie. Certes, la loi ne nous y autorise pas, mais on s’était dit que la tolérance nous suffisait ce soir-là aussi, comme depuis notre adolescence.

On sortait de la cité et on se dirigeait déjà vers la maison en suivant l’avenue principale, lorsqu’une voiture qui roulait dans le même sens que nous s’est arrêtée net, puis a foncé en marche arrière pour nous rattraper. Trois gars très costauds sont descendus à toute vitesse  et à l’unisson. Il se sont se présentés comme étant de la police judiciaire. François et moi on s’est regardé, on le savait, on était foutu et nos courses étaient dans ma poche. On savait ce qui allait arriver, ou plus ou moins. Pourtant la première demande de celui qui parlait m’a pris au dépourvu:

  • Allez, on fait vite, mets la capuche! m’a-t-il ordonné d’un ton autoritaire.
  • Quoi?
  • On dis pas quoi, on dit pardon, et fais pas le con, mets la capuche!

Je l’ai mise, sans riposter. Je n’aime pas les flics et encore moins qu’on me parle de la sorte.

  • Encore, mets-la… Enlève-la… Remets-la… Enlève-la encore… Remets-là une dernière fois… Papiers s’il vous plaît.

Je n’avais jamais subi un contrôle de police. Mes amis et ma famille m’ont toujours dit que j’ai une tête de gentille et ils disent la même chose de François. Je fumais depuis vingt ans, ce qui veux dire qu’il a fallu que je fasse des courses depuis longtemps et jamais j’avais eu un seul problème. J’attribuais ma chance à cette tête de gentille qui plaisait à ma mère et lui donnais l’impression que j’étais un garçon irréprochable, ainsi qu’à la « tolérance » d’un pays qui compte parmi les plus grands consommateurs de fumette au monde.

On entendait la radio de la voiture avec sa voix grise. L’un deux a répondu à l’appel en signalant qu’ils procédaient à une interpellation de suspects. « On confirme dans quelques instants », a-t-on pu entendre; et c’était de nous dont il parlait. Ils se sont regardés, puis nous ont regardé. Nous aussi, on s’est regardé, mais parce qu’on voulait savoir si l’autre avait compris quelque chose que l’autre aurait raté. Je pensais qu’ils allaient demander à François de faire de même avec sa capuche. J’ai réalisé alors que sa veste n’avait pas de capuche et qu’il aurait été impossible de ce faire.

Je voulais savoir quelle était la raison de cette demande particulière, mais je n’ai pas osé poser des questions, après tout, c’était une interpellation et c’était eux qui voulaient savoir de choses sur nous. Nous, on savait pourquoi on était là. Ils se sont rapprochés de la voiture et ils ont parlé à voix basse. J’ai senti la tension baisser. D’une voix moins sévère, le même flic a pris la parole en tout en passant au vouvoiement:

  • Alors, je vous explique, il y a eu un vol, une dame s’est fait arracher son sac des mains et le suspect avait la même veste que vous. Voilà, mais ce n’est pas vous, ni votre pote non plus.
  • Ah d’accord, il n’y a pas de problème, monsieur l’agent, si ce n’est que ça…

Je commençais à voir la fin de la situation, comme le sommet d’une montagne. Je croyais qu’ils partiraient ensuite, quand il m’a demandé:

  • Vous avez quelque chose sur vous? Une arme? Autre chose? Parce qu’on va vous fouiller quand même.

C’était la confirmation de ce qu’on craignait et je ne voulais  pas m’attirer des ennuis supplémentaires. J’ai tendu le pochon et disant que c’était tout. On nous aurait laissé partir si j’avais dit non? Impossible à savoir à présent, c’est un Y qui a perdu une de ses lignes divergentes à tout jamais. L’autre ligne, celle qu’on a vécu par la suite, a commencé par:

  • Bon, rien d’autre?
  • Non.
  • Et toi? Il était revenu au tutoiement, il nous signifiait à nouveau sa condescendance.

Ils nous ont quand même fouillé. On n’a pas résisté, ce n’était pas la peine, ils étaient largement plus forts que nous, et cela nous a valu le droit de ne pas être menottés. On est monté dans la voiture sans parler, en direction du commissariat d’Aubervilliers.

Quelques semaines auparavant, on avait été chez un ami étranger qui avait été arrêté en sortant de la même cité. Je me rappelais m’être étonné de la violence institutionnelle qu’on l’avait fait subir. Cela avait été sa première garde-à-vue, comme cela allait être le cas pour nous.

Cela ne me rassurait pas, de me rappeler son récit, après tout, on se dirigeait vers le même endroit. Je commençais à stresser quand j’ai réalisé la présence de François au bout du policier qui s’était assis entre nous deux, avec ses épaules larges comme tout bon bête méchant. On a longé le cimetière, en direction opposée à celle qu’on suivait quinze minutes auparavant, dans tous le sens, mais en ligne droite vers le commissariat. Au bout, on a tourné a gauche. François était aussi en silence, je suppose qu’il se préparait à ce qui venait, comme moi.

Tous les gens qui en ont fait l’expérience diront « ce n’est rien », mais il faut se souvenir de la première fois, celle pour laquelle tu n’as pas de point de comparaison; quand tu as le sentiment que tu ne sais vraiment pas ce qui va t’arriver, ni à quoi ressemble ce lieu où l’on va t’enfermer. Et cela, savoir que je ne pouvais plus aller, où que ce soit , autre que vers une cellule, même s’il y a pire, ce n’était pas le plans que j’avais pour quarantième anniversaire, c’est tout. Mais pour nous, ce soir ce n’était pas tout.

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