Quand une culture s’affirme et tu dis « oui, oui »

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La pendule, Robert Doisneau, 1957

J’étais censé faire passer le message qui avait été écrit à l’arrache sur un bout de papier recyclé. Ledit message était un peu codé pour moi à cause de l’écriture attachée qui ne m’est pas facilement déchiffrable car j’ai appris à écrire en caractères d’imprimerie. Madame telle annulait son cours à cause de la ASSR et l’activité en salle info était décalée à jeudi.

Je me suis rendu au troisième étage du collège, j’ai toqué, je suis rentré, j’ai demandé à interrompre le cours pour transformer le papier et les mots en rouge en une trentaine de fac-similés sur les carnets de correspondance des élèves par le biais de ma voix. La classe était divisée en demi groupes.

Je me suis rendu compte que le premier professeur ne connaissait pas mon prénom. On avait certes parlé très peu, mais on travaillait dans le même établissement depuis deux ans. Ça m’arrangeait, moi non plus,je ne savais pas comment il s’appelait. C’est dommage, quand on travaille un peu partout, on n’est nulle part pour tisser des liens, et, pour les bonheur des néolibéraux, c’est difficile de s’impliquer politiquement pour demander des meilleures conditions de travail.

Le deuxième professeur m’a dit que je tombais bien.  Je n’ai pas su pourquoi, mais je me suis dit que c’était mieux que de tomber mal, et je n’ai pas cherché à éclaircir la question. À cause de sa phrase d’accueil, j’ai pensé en silence que c’était la traduction exacte de la locution « caer bien » en espagnol, mais qui ne veut pas dire la même chose. En espagnol, tomber bien signifie « aimer bien quelqu’un ».

J’ai fait passer le message. Les élèves parlaient en petits groupes. J’ai dû le répéter, cette fois-ci, avec une voix plus grave et d’un ton solennel pour attirer leur attention, mais il ne semblaient pas comprendre ce que je leur disais.

Cela a fait rire la prof. Le caractère froid que je lui connaissais jusqu’alors a fini se briser. J’ai répété une troisième fois le message, en réponse à la question « Nous avons quoi de neuf heures à midi ? » : « une formation pour l’ASSR » ; pour la quoi ?

Et puis une quatrième fois. Le professeur a alors pris la parole à ma place pour épeler les sigles : A, S, S, R. Puis elle les a écrit au tableau en les soulignant avec un trait fait d’un seul coup. Le résultat était le même pour eux, ils ne savaient toujours pas ce qu’était que l’ASSR. Ils l’ont quand même marqué sur leur carnet de correspondance, faisant les scribes.

Voyant qu’ils ne comprenaient pas elle s’est approché de moi pour me dire avec une certaine discrétion :

« C’est incroyable, ils savent plus ce que c’est que l’ASSR.

Personnellement, j’avais regardé la définition le matin même, mais je n’ai pas voulu m’exprimer là dessus, et je me suis limité à lui dire :

« Oui, oui, incroyable, où va le monde… ?

On a déploré ensemble leur méconnaissance des sigles du milieu scolaire français. Elle ne savait pas, de toute évidence, que le français utilise beaucoup plus de sigles comme des noms communs, par rapport à d’autres cultures. Elle ne savait pas non plus que c’est l’une des premières difficultés pour tout étranger, et que ces jeunes qu’elle était censée éduquer, étaient encore des petits étrangers dans leur monde natif. Mais ce n’était pas moi qui allait lui faire ce genre de remarques. Elle était connue pour amorcer des intrigues, faire passer des ragots et, selon sa collègue de matière, « elle fait souvent des coups de pute ! ».

Je n’allais pas mettre en péril la tranquillité d’être un simple ouvrier qui s’en fout si on ne lui dit pas bonjour, même si son attitude m’attristait. Je me suis dit que je parlerais avec certains d’entre eux pendant la récrée, histoire de leur dire qu’ils n’étaient pas bêtes pour ne pas savoir quelque chose et qu’ils étaient à l’école justement pour apprendre. On les traite comme des imbéciles et après on leur demande d’être intelligents, comme celui qui giflerait son amant, puis lui demanderait de l’aimer.

Je pensais alors à toutes les salles de profs, dans toutes les écoles, collèges et lycées où j’ai travaillé et où j’ai entendu dires à des collègues : « tel est un con; l’autre est bête ; celui-là, il a un problème… ». Heureusement, partout il y a des âmes plus sensibles à la plasticité des enfants et des adolescents. Les autres ont une porte vers l’apprentissage des petits homo sapiens, pour leur montrer comment à vivre ensemble et ils la leur ferment à la figure.

En écrivain ce texte je me rends compte que j’ai déjà oublié ce que c’est que la ASSR. Je me demande ce qu’elle penserait, puis je réalise que je m’en fous, elle est déjà au bord de cette rive que certains adultes croient avoir atteint, ceux qui considèrent qu’ils ne doivent plus rien apprendre. Autant boxer avec sa propre ombre.

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