Désossé

SONY DSC

1010, 2015

Il était quatre heures du matin, tard, c’est vrai. Entre les quatre boulots et les examens de fin d’année, sa pensée était anéantie, figée sur l’idée de toucher le lit. Cependant il fallait tirer des forces on ne sait d’où, et chercher des alliés efficaces. Le café ne rentrait plus dans cette catégorie. Son corps était tellement habitué à être envahi par la caféine qu’il ne reconnaissait dans une prise de cet alcaloïde issu de l’infusion, qu’un mouvement interne quotidien. De même pour la nicotine et son objet. Son meilleur allié était alors la crainte, et sa forme, la peur de l’échec, et ses implications dans sa réalité concrète. Il serait difficile de justifier auprès de la préfecture et son service de l’immigration qu’il devrait redoubler encore la troisième année. Ça n’allait pas passer. Il avait peur parce qu’il n’envisageait pas de partir tout de suite. Après il y avait la peur de l’échec personnel, du excès de confiance, de refaire une boucle, de stagner. Le mélange des deux l’amenait à vouloir ouvrir une capacité de compréhension et mémorisation à quatre heures du matin sur des sujets divers. Il y avait aussi l’implication sur le travail. S’il ne passait pas les examens pour valider sa licence, le poste de professeur qu’on lui avait proposé pour la rentrée prochaine disparaîtrait comme la bouée sur un miroir dans une salle de bain où l’on a ouvert la fenêtre en été. Et même plus vite, au moment de savoir qu’il aurait raté son année. Il fallait qu’il se concentre.

Au milieu de deux peurs et un essai de concentration de quinze minutes, il a regardé avec attention le bras qui s’accoudait à la table pour tenir sa tête pendant qu’ils lisait les cours. Il sentait la structure de sa mâchoire sur la paume de la main. Il sentait ses… Ses… Ses…

« Non, attends, on va voir, non, en español entonces, siento elde mi mandíbula, el… Ce qui est à l’intérieur des mes main ce sont des… Des… Le tibia est un… La colonne vertébrale est formée de… Comment bordel s’appelle ce qui forme la thorax ? Ce sont des… les côtes sont des…

Il s’est assis correctement, il devait penser. Un mot lui échappait, il ne pouvait pas nommer quelque chose et les efforts n’aboutissaient à rien. Il s’est senti soudain angoissé. Il avait perdu un mot à force de vouloir tout faire et d’en apprendre d’autres, à cause d’un manque d’organisation il perdait le mot qui était la base de son corps, sans lequel tout s’écroulerait comme un sac de viande. Un des ceux qu’il ne s’était jamais cassé à force de boire du lait, au contraire de sa tante dont les… étaient poreux comme une pierre ponce à force du boire du coca depuis la jeunesse, selon son médecin. « Ah, ma tante et ses… ! »

Même le geste faussement anodin d’approcher un mot comme si l’on se baladait en été, n’a su donner ses fruits. Il a saisi ses bras, attendant la réponse des bouts des doigts.

Toujours rien et cela commençait à dépasser l’explication de la fatigue. Il a pensé pour un instant à appeler un ami, mais il ne voulait pas paraître étrange, bien qu’il savait qu’à cet instant il l’était, vis-à-vis de sa pensée, il était étrange à lui même, avec un mot au bout de la langue qui ne finissait pas de plonger dans l’air, visqueux comme un escargot avec le vertige.

Il a recommencé un par un les mêmes essais. Les cours ne l’intéressaient plus, ce n’était qu’un tas des papiers éparpillés sur une table à côté de quelqu’un qui regarde son bras, dans deux univers différents qui ne communiquaient plus, à cet instant.

Il a ouvert l’ordinateur puis il a saisi sur Google le mot « squelette ». Le plus vite était d’accéder au lien proposé par Wikipedia, le squelette est apparu, mais toujours pas le mot. Il aurait voulu le chercher avec la fenêtre prévue à cet effet en appuyant sur F3, mais il lui fallait le mot. Il est descendu sur la page, à la recherche d’un mot qu’il avait déjà pu limiter comme étant court en syllabes, une ou deux, pas plus. Plein de définitions, mais pas de mot, pas de mot, pas de mot, que des mots qui ne l’intéressaient pas. Il glissait à travers les mots, comme quelqu’un qu’irait à la pêche, mais ce n’était pas agréable, il y avait quelque chose de vertigineux, de situation incontournable, il ne pourrait pas dormir s’il ne retrouvait pas le mot, la fatigue avait disparue. Étudier était un mot perdu dans sa tête, ainsi que la chaîne de conséquences qui était si claire et qu’il cagnait profondément quelques minutes auparavant.

Soulagement, l’os apparu dans un phrase peu importante, el hueso. Comment avait-il pu l’oublier, quoique la texture continuait à être bizarre, les mots était plus étrangers à ce qu’ils désignaient, dans les deux langues, les os ne finissaient pas de le convaincre. Os ? Hueso ? Pour de vrai ? Il s’est épargné le pourquoi qui suivait et il est allé faire un tour dans le sommeil pour laisser les mots qu’il venait de retrouver prendre leur densité plastique, comme de la gélatine. Les cours ? Il improviserait. Un jour n’est qu’un jour, et celui-là était fini, avec les os à sa place, ou plus au moins.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s