Ma part du ghetto I: On fait quoi de ce poteau?

clet

Clet Abraham, 200-

Emmenez-moi
Au bout de la terre
Emmenez-moi
Au pays des merveilles
II me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

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Chales Aznavour, Emmenez-moi, 1967

Il était six heures du soir. El Chino parlait d’aller faire un tour du côté du mirador préhispanique, à vélo. Et il fallait passer à côté de la « rivière » qui était en réalité un canal de décharge des égouts et ça puait à mort. C’était l’hiver et le soleil n’allait pas tarder à se coucher. Le vélo n’était pas une possibilité et la voiture on ne la lui prêtait pas encore à tous les coups; sa mère était encore responsable. Depuis quelques semaines, on avait épuisé nous ressources pour se trouver des choses à faire dans la cité. On n’aimait plus le foot, les filles n’était pas encore notre seul centre d’intérêt et on ne buvait pas encore, même si on avait déjà essayé.

Cela faisait trois heures qu’on échangeait des propositions que l’un ou l’autre des nous quatre désapprouvait, s’envolant comme un dent-de-lion au gré du vent. C’est d’ailleurs ce type de flore sauvage qui peuplait la cité dont les espaces verts n’étaient pas entretenus par la mairie, mise à part ceux du jardin en face du bâtiment administratif.

Nous, on squattait un banc en béton à côté de l’arrêt de bus. Seulement de temps en temps quelqu’un appelait le bus au lieu indiqué, vu qu’il s’arrêtait n’importe où sur le trajet, il suffisait de lever le bras, ou d’appuyer sur la sonnette de l’intérieur ou de crier ¡bajan!

On tournait en rond. On avait marre du ballon et des rolleurs, du vélo et du basket, parce que les terrains étaient pourris et les rues mal pavées. De plus, les allées vers l’autre côté de la cité pour voir le reste de nos amis étaient limités vu que Carlos s’était battu avec un des gars de la zone nord et le passage était obligé.

Cela faisait six mois qu’on avait des embrouilles avec eux parce qu’on sortait avec leurs copines, ou cousines, ou sœurs, on ne savait plus. Ils nous détestaient pour des raisons aussi primitives, mais que voulez vous?, c’était la téci et les patriarches et les machos sont abondants. Le manque d’éducation ralentit l’égalité entre les genres, fallait faire avec vu que c’était tout ce qu’on connaissait. La plupart des mères des amis étaient des femmes au foyer, et c’était normal même si on approchait le tournant de millénaire.

L’idée de base était de faire quelque chose sans avoir des emmerdes et éviter ainsi se faire punir par les parents quand ils arriveraient le soir du boulot. C’était la dernière année du collège. On parlait de nos perspectives. Chacun avait déjà choisi son lycée. Pas de maison de quartier, pas de gymnase, pas de piscine, pas de médiathèque, pas de terrains sportifs, que de la poussière et du béton et quelques petites plantes que quelques voisins bienveillants entretenait à leurs frais. On rêvait, partir ailleurs peut-être, une fois qu’on aurait trouvé quelque chose à faire, après le lycée, peut-être.

Nous avions la chance d’avoir de parents qui veillaient sur nous de près. Ça nous nous rendait un peu dingues, mais jusqu’au collège ça allait. Mais l’ennui est un redoutable ennemi et le béton attire la sensation de cité, l’enfermement et le manque de lieux et activités concrètes fait peut donne ceci:

– Allez, les gars, on rentre, il n’y a rien à faire.

– On y va.

– Ah, regardez, les gars, a crié Carlos en tirant sur un poteau coiffé d’un « stationnement interdit », il est bancal.

– Allez, Carlos, ta mère va te donner la fessée.

– Ta gueule ! Venez, je crois qu’on peut l’arracher !

– Sérieux ?!

– Je crois que c’est faisable, venez m’aider.

– Fais voir !

Nous avons uni tous nos efforts. Notre prof de sport aurait été fier de nous, on travaillait en équipe au lieu de se balancer les balles les uns sur les autres comme des sauvages, provoquant sa rage à tous les coups.

Au bout de cinq minutes on avait réussi à détacher le poteau sans se faire repérer par les voisins. La nuit venait de tomber. On l’a pris à quatre. Le bout de béton qui restait encore collé, ses anciennes racines, était assez petit pour qu’on puisse le trimballer. On était contents, tout le monde souriait. On savait que si n’importe quel voisin nous voyait on aurait des problèmes et, dans la cité, personne n’est anonyme, même si tu n’es pas des pires.

On avançait à pas rapide, mais aucun d’entre nous n’avait proposé autre chose que de le porter et marcher. On a vu une dame s’approcher à une centaine de mètres, on a tourné à droite pour l’éviter. On est tombé sur un parking qui débouchait sur la route principale qui faisait le tour de la cité. On savait qu’on devait le lâcher, mais c’est Francisco qui a eu l’idée du comment.

On s’est caché et, quand on a entendu une voiture s’approcher, on l’a balancé devant. Les pneus ont crissé, la voiture a fait un tour. Ce n’est qu’alors qu’on a réalisé ce qu’on venait de faire. Le conducteur était assez vivant pour redémarrer à peine a-t-il repris le contrôle du volant. Il venait nous chercher. On a pris la fuite illico en directions opposées. On entendait la voiture klaxonner et le crissement des pneus, freiner d’un coup, crier à travers la vitre. Il voulait notre peau.

On était assez cons pour avoir fait ça a une rue de nos domiciles respectifs. On ne pensait à rien, on le faisait, puis on voyait.

Le conducteur n’a attrapé aucun. Ce soir on a évité de se téléphoner au cas où on posait des questions dans la rue et personne n’avait encore un portable. Curieusement chacun s’en est tiré avec une cicatrice. Francisco s’était pris en poteau à peine s’est-il retourné pour prendre la fuite, l’épaule est parti en arrière. Carlos s’est coupé le doigt avec la clé pointue de son trousseau en voulant rentrer nerveusement chez lui. El Chino était tombé à cause d’un tas de gravier sur la chaussée, deux rues plus loin, le genou en avant. Moi, j’avais sauté par dessus une haie dont une branche rompait avec son harmonie murale, s’enfonçant sur mon mollet.

Mon cousin, qui vient du cœur de Mexico se plaisait à me taquiner pendant notre jeunesse en disant que ma cité n’était pas une vraie cité. Il manquait le métro, certes, encore plus de pollution, certes, quelques rats. Elle était entourée de champs, mais elle n’était pas moins pénible au soleil, et on s’ennuyait d’autant plus, car, après treize heures, on était livré à notre sort et il n’y avait même pas de passants, pas assez de malfaiteurs ni de flics, à notre goût. Mais cela n’allait pas durer.

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