Ma part du ghetto II: Le Coq ou le graffiti débarque

bando-bloc

Bando, 199-

Le manque de victoire

forge mon caractère,

mon territoire ne va nulle part,

normal, je me perds

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Casey, Rêves illimités, 2010

C’est en sixième que j’ai rencontré Le Coq. Il portait déjà ce sobriquet quand ont nous a placé à côté en classe. Il habitait de l’autre côté du terrain de foot, à l’opposé de mon immeuble. Il pratiquait aussi le basket, mais on ne s’était jamais vu. C’était une question de groupe d’amis.

J’ai remarqué qu’on ne disait pas bonjour aux mêmes personnes. Nos cercles se sont élargis. On s’entendait bien. Il dessinait, moi, j’aimais lire. On pouvait passer du temps ensemble sans se parler. C’était la première personne avec qui je pouvais partager le silence. Sa mère était toujours à la maison. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle cherchait du travail. Son père ne l’encourageait pas beaucoup, d’après ce qu’il me racontait : « On dirait que ça l’arrange qu’elle soit à la maison, mais il lui reproche aussi de ne pas aider la famille, ça me rend fou, ils prennent la tête tout le temps et il la bat ».

C’est pour ça qu’on allait souvent chez moi, le temps que ma mère et on beau-père arrivent vers quinze ou seize heures.

Quand on sortait faire un tour on croisait les amis de l’un ou l’autre. Les siens avait quelque chose de plus soudé. On aurait dit qu’ils préparaient quelque chose, qu’ils avaient une mission. Mais ce quelque chose n’était jamais évoqué quand j’étais présent. Certains chuchotements ou des phrases chiffrées, mal maquillées, me le montraient.

Je n’ai pas posé des questions, ni à eux, que je venais de rencontrer, ni à Le Coq. Il avait un cahier de dessin, mais il gribouillait n’importe où. L’école ne lui plaisait pas et la vie à la maison le rendait triste. Il avait découvert le graffiti dans des films que ses amis lui prêtaient, de films sur les chicanos du sud des États-Unis. Il avait commencé à dessiner des lettres sans ne plus s’arrêter, à les styliser, le colorer, les tordre et les compresser. Internet n’existait pas encore. Il puisait dans les magazines, dans d’autres films, dans le peu qu’il y avait sur les murs de la cité entouré de champs et de maisons mal bâties des villages qui s’étaient soudé à la cité.

Un jour il est venu me chercher pendant la récrée. C’était vers la fin de la sixième. On est monté à l’atelier de ferronnerie, on a dit bonjour et on a traversé la salle. Le professeur laissait la porte ouverte pendant les récréations pour les élèves qui voulaient y rester. C’était le seul à ce faire de tout le collège.

– Tu vois, sur le parking ?

– Quoi ?

– Là, en orange et violet.

– Où ?

À côté du chat

– Mais quoi ?

– Tu vois le AP ?

– Les lettres ?

– Oui ! C’est moi qui les ai faites !

C’est vrai qu’elles se démarquaient dans leur ligne et leur remplissage homogène par rapport aux calligrammes à la main tremblante de la première période du graffiti dans le quartier. C’était le milieu des années quatre-vingt-dix, tout arrivait un peu en retard au Mexique, mais le besoin y était et Le Coq allait lancer la nouvelle étape : il ne suffit pas de taguer les murs, il faut faire beau, savoir dessiner. Pendant la décennie suivante il a été une référence pour les jeunes de la cité. D’autres aussi bons sont arrivés après. Toutes de cités du monde ont eu leur Le Coq, juste avec un blase différent.

Il n’a pas voulu me dire tout de suite ce que les sigles voulaient dire. Il a fallu qu’il demande l’autorisation à ses potes, parce qu’il y avait un conseil dont Le chien était le président.

Le chien était connu dans le quartier pour être un fier combattant à la main lourde, mais sans jamais commettre d’excès. On disait de lui qu’il ne pratiquait que la défense et les punitions d’honneur. Personne ne l’emmerdait et il n’emmerdait personne. C’était un des grands qu’on redoutait et on respectait le plus. Il devait avoir trois ou quatre ans de plus que nous.

Il avait donné son aval.

Ça veut dire « Âmes Perdues » ; c’est le blase de notre crew. Tu veux rentrer ? Le chien t’aime bien.

J’avais quand même demandé ce que ça impliquait, vu qu’ils étaient organisés. Comme ils essayaient de reproduire ce qu’ils voyaient à la télé et dans les films de chicanos, il fallait, bien entendu, en guise de bizutage, défoncer un gars au choix, gratos, au nom du crew.

J’ai compris que ce n’était pour moi. Je l’ai échappé belle, parce qu’ils n’étaient pas les seuls à regarder la télé et à se chicaniser dans le quartier. Et tout le monde n’a pris que le mauvais. Il n’y avait même pas de rap dans l’ambiance, ni des essais de MC, ni des danseurs. À mon grand regret il n’y avait pas de renois dans le quartier, aucun, aucune. Ils n’était qu’à la télé. Les gars de ma cité n’ont gardé que l’esprit « c’est ma rue, et si tu viens je te défonce la tronche, avec mes potes » . Le reste de la culture hip-hop est passée à la trappe.

Les années suivantes, ce qui a commencé avec de petites bagarres a fini avec des chaînes, des battes et des bastons collectives que les flics avaient du mal à démêler. Il n’y a pas eu de morts mais le sang a coulé, et on n’avait qu’entre douze et quinze ans. Il y a eu d’arrestations, mais le mouvement était lancé.

J’avais réussi à avoir le plus proche à un statut neutre dans tout ce bordel, mais je n’ai pas échappé à quelques bagarres, un nez cassé et un mauvais coup sur un gars qui me détestait pour des étranges peu claires, mais qui s’était pris mon poing et avait presque perdu la vue d’un œil.

Le Coq a continué sa carrière dans le graffiti, puis il est devenu tatoueur. Il a perdu beaucoup de plumes en inhalant des solvants, le manque d’espoir depuis toujours fait des ravages. Cliché, mais vrai.

La dernière fois que je l’ai vu il me semblait moins AP. Il avait ouvert un local où il tatouait depuis quelques années, en auto-entrepreneur. Il ne vivait plus avec sa mère, depuis peu, et avait accepté que son père était un macho, sa mère une psychopathe et lui un accro. Il m’a dit ça en souriant, puis il a rajouté « c’est pire de ne pas savoir, maintenant je suis mon propre chef».

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