Fabiola: une ghetto woman dans un monde de brutes, comme d’hab

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Marlena Shaw, « Liberation conversation« 

How do you raise your kids in a ghetto?
How do you raise your kids in a ghetto?
Do you feed one child and starve another?
Won’t you tell me, legislator?

Enthralled through
I know that my eyes ain’t blue
But you see I’m a woman of the ghetto

 

________________________________

Marlena Shaw, Woman of the ghetto, 1974

Ce n’était pas la première fois que Fabiola essayait de mettre en place un petit commerce. Mais c’était la première qu’elle réussissait aussi bien. La rencontre avec Oli l’avait aidée à quitter définitivement les boulots dans la zone rouge de cette banlieue campagnarde, au bout d’une vingtaine d’années. La cantine en face des voies du train qui ne passait jamais était un point de passage fréquenté par les voitures et les piétons, de ou vers leur travail.

Quand elle pouvait rentrer dans les détails sur ses débuts dans le « milieu » qu’elle venait de quitter, elle aimait insister sur le fait que personne ne l’avait forcée, qu’elle aimait le sexe avant tout, elle détestait son père qui était un macho et elle voulait quitter la maison, son petit ghetto campagnard de lui convenait pas, elle avait envie de voir le monde.

C’est ainsi qu’elle est partie, en alternant des petits boulots avec quelques « services », comme elle les appelle dans les conversations avec ses amis, de la danse surtout. « On ne couchait pas forcément avec tous les clients, on est des danseuses exotiques avant tout, après, chacune en fonction de ses envies et de ses besoins, pouvait prendre ou pas le complément et elle doit se démerder pour trouver son hôtel. Dans ces conditions j’ai toujours réussi à avoir ma liberté, pas de mac, que des meufs organisées comme une entreprise et quelques gars qui mettent la thune, mais de moins en moins, j’ai toujours pu partir quand j’ai voulu. Beaucoup de gens dans des bureaux ne peuvent pas en dire autant, tu sais pourquoi ? Parce qu’ils sont lâches. Ces gens-là ne sauront jamais ce que la liberté.».

Elle a parcouru le plateau central du Mexique et habité dans une quinzaine de villes au cours des deux décennies précédentes.

– C’est la première fois que je reste aussi longtemps dans un endroit. Tu penses que c’est l’âge, Marta ?

Ça, et que t’as trimballé quatre gamins, depuis, deux à toi, et deux que t’as ramassé je ne sais où, comme si tu n’avais pas assez de problèmes, mais qu’est-ce que tu veux ? T’es comme ça.

– Et toi, une cynique, parfois t’es infréquentable. T’as pris tes médocs ? Ou pourquoi t’es acide comme ça, depuis tout à l’heure ?

– Oui, je les ai pris, mais je les ai mélangé à quelques verres de vodka.

– Encore, Marta ?

– Et alors ?, madame, depuis qu’elle a arrêté de boire il y a quelques mois, elle fait la leçon, alors qu’elle s’en est mis plein la tronche pendant des années à présent indénombrables, et…

– Ta gueule, ma chérie, t’es reloue et tu sais que je déteste quand tu deviens grandiloquente et que t’enchaînes des mots compliqués, juste pour te la péter. Viens, mange, mâche et ne parle pas parce que tu vas faire fuir les clients, je vais m’énerver et tu vas fatiguer ma fille qui ne fait que travailler après le lycée. Travailler, tu vois ce que c’est ? Non, voilà, je respecte ta forme de vie, mais viens pas me prendre la tête. Allez, va t’asseoir au fond de la salle, ou bien reste là deux minutes, le temps de passer aux toilettes avant que les gens arrivent. Tiens, mange. T’as vu ? Il fait beau, arrête de bader. Je reviens.

C’est alors que la turbine qui se déclenche parfois et qui fait que la vie et ses événements prennent une vitesse inattendue, s’est mise en route, moment allumette.

Fabiola venait de tirer la chasse quand elle a entendu le cri de Marta. Elle a remis son pantalon le plus vite qu’elle a pu et, quand elle est sortie ce qu’elle a vu était sa copine à genou, un flingue à la tempe au milieu de la rue, deux voitures, trois hommes armées et un couple d’asiatiques dont la fille a été embarquée quand elle s’est approchée de l’entrée du local.

Sa fille, Dona, tenait sa bouche avec ses deux mains. Quand elle a vu sa mère elle s’est précipitée vers elle. Deux hommes ont embarqué la fille qui résistait mais elle était trop maigre pour se débarrasser de ses ravisseurs qui ont fini par la faire rentrer dans la voiture et sont partis ensuite en crissant des pneus.

L’homme asiatique est rentré dans la voiture et il est parti toute vitesse. Marta est restée à genou, au milieu de la rue en pleurant de rage. Fabiola est allée vers elle.

– Marta, qu’est-ce qui s’est passé, bordel ?

Marta ne pouvait pas parler, elle était en état de choc. Elle l’a aidée à se lever et l’a poussée pour qu’elle rentre dans son local.

– Marta, il faut que tu me parles.

Rien à faire. Dona se tenait derrière le comptoir. Fabiola l’avait oubliée. Elle avait tout vu aussi.

– Dona, viens, ma chérie, viens avec nous. Tu peux parler, mon amour ?

– Oui.

– Viens ! Approche-toi, Dona. Tranquille, on est là. Mets-toi à côté de moi, raconte-moi ce qui s’est passé.

– J’ai mis du temps à comprendre, maman, c’est parti de rien. Il y a une voiture qui passait devant, la rouge, puis une autre qui lui a fermé le passage ; trois gars armés sont sortis, ils ont fait sortir le couple, entre cris, menaces et coups. Marta était assise à la première table et, quand ils étaient en train de faire traîner le garçon dans la voiture, Marta a crié « stop ! » et elle est partie en courant vers les gars qui traînaient le garçon et elle a commencé à les battre. Ils l’avaient vue arriver parce qu’elle avait crié et avait attiré leur attention, mais je crois qu’ils ne s’attendait pas à ce qu’elle essaye d’arracher le garçon de leurs mains. Elle les a frappé et, je ne sais comment mais elle a réussi à dégager le garçon qui s’est traîné vers sa voiture. Après, l’un des gars a donné un coup dans le ventre de Marta qui s’est pliée en deux, après il a sorti son flingue et c’est là que t’es arrivée. Je croyais qu’ils allaient la butter, maman.

Marta a poussé un cri aigu et elle a dit ensuite :

– J’ai eu le temps de voir l’immatriculation. Passe-moi un papier, Fa, vite !

– Comme ça tu parles, maintenant ? D’un coup, toujours en retard. Mais tu te rends compte, Marta, de ce que t’as fait ? Et si on t’avait buttée, je fais quoi, moi ? Je te ramasse et je te mets dans un sac ?. T’es vraiment con, ma belle !

Elle n’avait pas encore trouvé le stylo que la police fédérale est arrivée. Fabiola n’a pas eu le temps de parler avec son amie. Ils sont arrivés trop vite, un peu trop à son goût. Marta n’était pas encore dans un état normal et elle avait tout déballé y compris le numéro d’immatriculation. Ils sont repartis aussitôt, en oubliant de prendre son nom et adresse, ils semblaient pressés.

Fabiola a laissé sont instinct faire et, au milieu d’une phrase de Marta, elle lui a demandé de partir sur le champ. Elle ne le sentait pas, tout simplement et cela lui avait déjà sauvé la peau dans d’autres vies. Marta est partie vexée et encore ivre de rage, d’alcool et d’antidépresseurs. Elle a suivi les rails jusqu’à la route qui menait vers chez elle.

Fabiola a hésité à fermer le local. Dona était revenue derrière le petit comptoir et regardait vers la rue. Elle s’est retournée vers sa mère et lui a demandé :

– Qu’est-ce qu’on fait, maman, tu crois qu’ils vont revenir ?

– Oui, mon amour, ils vont revenir.

– Les flics ?

– Non, les autres, mais je ne vais pas fermer sinon ils vont croire que nous avons quelque chose à voir avec l’asiatique.

– Il n’y aura pas de client, maman, les gens ont peur après un truc comme ça.

– Peu importe, nous on n’a rien fait et on va continuer à préparer les tables, il est presque deux heures.

– Et tu vas dire quoi, pour Marta ?

– On verra, ça dépend de ce qu’ils veulent savoir. Viens, prends les verres et les couverts.

Dona faisait une confiance aveugle à sa mère, au cours de ses dix-sept ans elle l’avait vue se tirer des pires situations et avoir toujours assuré leur sécurité. Elle a fait ce qu’on lui demandait. Cela n’a pas tardé. Une heure après les flics, un homme armé de la tête aux pieds s’est pointé dans le local. Il n’y avait aucun client.

Il voulait savoir qui était la fille qui avait fait foirer leur plan et il l’accusait d’être complice avec elle. On a pris Fabiola par les cheveux, on l’a mise à terre, on l’a menacée de mort si elle ne coopérait pas. Elle a nié savoir qui elle était, arguant que c’était une personne qui mangeait dans le local, comme tant d’autres. Dona a assisté à toute la scène. Elle savait que cet homme était un assassin et qu’il n’hésiterait pas à les butter, mais la fermeté de sa mère a fini par payer.

Il est resté trois heures avec elles, en silence, debout. Au bout de la première heure, il semblait fatigué de l’insulter et de la menacer, on sentait le cahier de charges dans sa façon d’agir, c’était un soldat lâché dans une banlieue nord de Mexico avec deux femmes qui vendaient de la nourriture dans un local blanc.

L’homme a fini par partir tout en disant que ce n’était pas fini et qu’il faudrait faire attention et qu’il reviendrait.

Elles sont restées encore deux heures dans le local, à ranger en silence, comme si cela allait leur rendre la paix d’un peu plus tôt. Elles avaient peur. Elles sont parties aux horaires normaux, elles ont tiré le rideau de fer et elles ont pris le bus.

Quand elles sont arrivées à la maison, il y avait deux voitures garées devant. Elle a reconnu le gars qui était passé au local quelques heures plus tôt. Ils ne les ont pas interpellées. Ils voulaient juste signaler leur présence. Tout au long de sa vie, elle avait déjà subi la pression d’hommes de la sorte. Au début de sa carrière un mafieux était tombé amoureux d’elle et lui faisait du zèle avec une voiture pleine d’assassins pour écarter les autres hommes. Elle avait réussi à négocier sans violence. Fabiola guettait depuis la fenêtre. Ils sont restés à les surveiller toute la nuit. Au lendemain, ils n’étaient plus là. Avant de partir au local, la police est venue frapper chez elle. C’était d’autres policiers. Ils n’ont pas posé les mêmes questions, ils voulaient surtout savoir quel était son lien avec Marta et obtenir les informations que les premiers avaient oublié de prendre, à savoir son nom et adresse.

Comme la foudre, elle a eu le souvenir de la veille, Marta avait rendu sa déclaration à toute vitesse, elle tremblait. Elle avait aussi dit que Fabiola avait vu ce qui s’était passé, alors qu’elle était aux toilettes. Et ils cherchaient les gens qui avaient vu quelque chose, tout comme les mafieux. Pourquoi ?, s’est demandé Fabiola avant de répondre à la police. La conclusion était claire. Elle avait dénoncé les ravisseurs, mais ils étaient protégés par les flics et elle avait balancé les malfaiteurs sans uniforme.

Pour leur plus grande chance leurs amis flics avait arrêté la recherche à temps et ils voulaient s’assurer que Marta ne puisse pas ressayer de faire justice ; elle avait déjà empêché un enlèvement avec un acte suicidaire. Ils devaient redouter Marta en quelque sorte.

Fabiola est restée sur sa première version. On n’est plus venue la voir. Elle a eu le droit à une semaine de surveillance de la part des ravisseurs, puis une semaine par les flics, postés au coin de sa rue.

Elle évitait de trop penser à ce qui pourrait arriver s’ils la retrouvaient, c’est pour cela qu’elle a décidé de coudre sa bouche, on ne l’avait finalement pas trop maltraitée, quelques coups en plus dans un parcours déjà long à se battre contre les hommes et contre un pays chaotique. Celui-ci venait de la rattraper.

Les clients ont été moins fréquents que les semaines précédentes. Les voitures et les gars armés au bout de la rue ne lui faisaient pas une bonne pub. Personne lui demandait rien directement, mais elle savait comment ça se passait dans le Mexique de la deuxième décennie : il y a tellement de violence ambiante, que les gens fuient tout rapport avec celle-ci dans la mesure du possible, ainsi que les gens qui l’attirent. Ils sont las de voir que la vie n’a aucune valeur au milieu d’un pays devenu champ de bataille de clans, au milieu d’une population qui n’est pas armée, contrairement aux États-Unis. Le tout pour de la drogue qui n’est même pas consumée sur place. Si loin de dieu, et si près des États-Unis. Comme quoi on ne choisit pas ses voisins.

Qu’avait Fabiola à voir dans toute cette guerre pour de l’argent gratté à la population ? Rien, elle tafait. Elle le savait, et son amie l’avait foutue dans la merde. Elle ne lui reprochait pas tant le fait d’avoir réagi comme elle l’avait fait, mais surtout de l’avoir fait bourrée, droguée, sans être maître de sa conscience, et de les avoir mises en danger et compromis leur cantine pour un coup de tête. Elle comprenait la rage d’être dans le chaos où ce genre de scènes sont quotidiennes.

– Si tu veux mourir parce que la vie ne vaut plus la peine pour toi, je t’aime, mais ne m’emmène avec toi, ni ma famille, lui avait-elle dit au seuil du local blanc, avant qu’elle ne parte. Il ne faut seulement pas être suicidaire et kamikaze avec les amis.

Au bout de trois semaines, les ravisseurs faisaient encore des tours dans son quartier. Les ventes avaient chuté mais elle pouvait le compenser avec le local de vente de bijoux où elle payait une vendeuse. Elle réussissait à créer deux sources d’emploi, vu qu’elle venait d’embaucher un cuistot.

Elle mettait de l’argent de côté pour la fin d’études de ses deux fils adoptifs. Ils étaient à un poil de devenir architectes tous les deux.

– Tu sais quoi, Marta ? Je te pardonne, parce qu’on devrait tous agir comme toi dans ce bordel, sauf que d’autres gens ont des familles et ne peuvent pas tout oublier comme ça. Il y a une autre forme de faire que les choses changent. Chacun à son niveau. Et s’ils n’arrêtent pas de venir, je finirai par fermer le local et je m’inventerai un autre truc, ce ne sera pas la dernière fois. Ils font chier, mais c’est comme ça. J’ai déjà un plan, tu le sais, on va ouvrir ce centre pour accueillir les enfants des prostitués, les copines vont être contentes. Pas un foyer, seulement pendant la journée, une vraie éducation pour pas qu’ils finissent dans le métier comme leurs mères, il y a plus dans la vie et tout le monde n’est pas fait pour, chacun sa merde et son passé, mais les enfants, ils méritent mieux que ça et c’est faisable, mon amie, mes enfants ont déjà dessiné les plans. Tu sais quoi ? Le local était temporaire de toute façon, ça ne fait qu’avancer le plan B. Par contre, on ne va pas pouvoir se voir pendant un certain temps. Je ne veux pas te faire peur, mais si tu pouvais partir un certain temps, ça serait mieux. Si tu as besoin d’un plan, compte sur moi, je connais plein de gens. S’il te plaît, mon amie, je te demande ce service, ne viens pas me voir, t’as déjà assez fait pour un certain temps et ma fille dépend de moi. On se voit bientôt… Non, désolée, je n’ai pas le temps de t’écouter… Bientôt, je te dis. Prends soin de toi, arrête de mélanger les pilules avec de l’alcool. Je vais devoir changer de numéro. Mais on se retrouve à travers Oli. Bisou. Prends en compte ce que je t’ai dit. Par expérience, fuir c’est plus simple dans ce cas, tu t’épargnes un peu de paranoïa, et puis tu rencontres de nouveaux gens. La cavale a son charme, crois-moi. Ça pourrait t’aider à arrêter de te prendre la tête un peu. Enfin, je te laisse. Ne m’appelle plus, pense à Dona. Je te retrouverai.

Quand elle a raccroché, Dona était assise dans le salon en train de regarder la télé. Fabiola s’est imaginée l’autre bout du Y. Si Marta avait poussé plus loin la situation on l’aurait buttée. Elle n’aurait pas pu rester là à ne rien faire. Elle aurait couru vers elle, vers les ravisseurs. On l’aurait buttée, et pourquoi pas ?, sa fille aussi, vu qu’elle en aurait été témoin et le narco n’aime pas les témoins, et encore moins les poucaves. Ils avaient la police pour balancer ceux qui osent prétendre à la justice. Ils seraient partis et quelqu’un aurait faussé la déclaration des faits et elles seraient mortes pour rien, au milieu d’un fléau d’anarchie qui n’est même pas une guerre civile, mais une population prise entre deux feux, pour des enjeux qui ne la concernent pas et pour lesquels elles est contrainte de cotiser, quitte à y laisser la peau.

Fabiola pense d’autant plus au plan B. Garder ses enfants qu’elle voyait traîner dans le club aux horaires diurnes et qui n’avaient rien à voir avec elles. Tout comme elles n’avaient rien à voir avec le ravissement raté. Son amie était tarée mais c’était une bonne personne et la seule arme qu’elle avait sur elle était son courage et quelques verres de vodka, et surtout le trop plein de violence quotidienne.

-Plan B, ma fille, plan B, et on verra après, moi qui aimait cuisiner, mais tant pis. Mais dans quelques mois il y aura déjà deux architectes dans la famille, ça va décoller. Allez, Dona, demain tu reprends l’école, sinon ça ne va pas le faire pour les examens, et je t’attends au local après. Allez, dodo, ma chérie.

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