Mon pavé

a45fd19a-0be6-11e2-9194-1e4b2116815b-493x325

Edward Hopper, Morning sun, 1952

I’m fixing a hole

where the rain gets in,

and stops my mind

from wandering

where will it go.

________________________________________________________

The Beatles, Fixing a hole, Sgt. Pepper’s lonely hearts club band, 1967

 

– Bonjour

– Oui, bonjour, Monsieur.

– Oui, bonjour, j’appelle pour déclarer un pavé. Je suis au bon service ?

– Pardon ?

– Oui, j’appelle pour un pavé qui s’est décollé, ou déboîté, je ne sais pas ce qui serait plus…

– Excusez-moi, monsieur, je crois pas avoir bien compris, vous appelez pour un pavé qui s’est quoi? Décollé ?

– Oui, c’est ça. Il y a un pavé qui s’est décollé, déboîté, sortie de sa place, on ne vas pas s’arrêter sur des détails aussi…

– Vous êtes au standard de la direction des travaux publics de…

– Et, bah, justement, écoutez,madame, je ne suis pas un merdeux qui passe son temps à appeler les services publics pour un rien. Si ce n’est pas dans vos compétences de vous occuper de ce pavé, je veux seulement être dirigé vers le bureau indiqué.

– Oui, je comprends, je transfère votre appel au chef de travaux.

– Parfait, il m’a l’air d’être la personne indiquée, il est gentil ?

– Pardon ?

– Je vous demande si le chef de travaux est gentil ou si mon appel va être vain ?

– Je ne sais pas quoi vous dire… Moi, il me dit bonjour tous les matins, si c’est ce que voulez dire.

– C’est déjà ça ! Alors passez-le moi, si vous voulez bien, dites-lui que je serai bref, après tout, ce n’est qu’un pavé. Et je vous remercie de votre gentillesse.

– C’est mon travail.

– Oui, mais quand même. Bonne journée.

Le monsieur au pavé s’est laissé emporter par les salamalecs français et il a raccroché après avoir dit « bonne journée », il s’est alors rendu compte qu’il avait deux possibilités, chacune large comme une autoroute : rappeler ou laisser tomber. Sa main appuyant sur le bouton rouge de son vieux portable avait été mue par les conventions sociales, dépassant la conviction de l’appel.

Il n’aurait pas voulu en arriver là. Il aurait préféré que la baguette soit plus longue pour ne pas avoir à sortir, sous la pluie hivernal, chercher la condition sine quoi non d’un bon potage comme dîner. Ses enfants n’étaient pas avec lui cette semaine, garde alternée, une famille normale de nos jours, et il n’aimait pas cuisiner pour lui-même. Au retour de l’épicerie, il a failli tomber, la faible attention des humains sous la pluie est connue dans toute la galaxie.

Il a réussi à faire un petit saut. Il était à nouveau là, pour la troisième fois, c’était le même pavé qu’il avait remis à sa place avec du plâtre, puis avec du béton, lorsque la première solution s’était montrée inutile sous la pluie qui s’abattait sur l’Île-de-France depuis presque deux semaines, rappelant le déluge aux citadins qui prennent peur facilement.

« Ce n’est pas comme si je n’avais pas essayé ».

Il passa en revue la situation. Il n’avait pas géré son appel, il s’était laissé avoir par cet excès de politesse qui l’avait déjà emporté dans des situations similaires dans le passé et que sa femme lui a reproché tout au long de leur mariage en lui disant « tu ne sais pas te battre pour tes droits, t’es un lâche, je dois tout gérer moi-même dans cette famille ».

Elle n’était plus avec lui, et elle n’avait jamais cru à ce qu’il appelait « une distraction » et qui était souvent la cause de ses désistements, et non pas un manque de courage. À cela, il fallait ajouter qu’il avait grandi dans une famille qui détestait les institutions françaises et râlaient sans trêve à ce sujet, qui avait été la thématique dominante des repas familiaux jusqu’à son départ, à dix-huit ans.

– Oui, bonjour, madame, je suis bien à la direction des travaux publics ?

– Oui, vous êtes au standard, que puis-je pour vous ?

– Par hasard vous êtes la personne qui devait me passer le chef de travaux ?

– Euhhhhhhh… ça dépend.

– Comment ça, « ça dépend » ? Vous l’êtes ou vous ne l’êtes pas, c’est binaire.

– Binaire ?

– N’essayez pas de détourner la conversation, je sais que c’est vous et que vous devez être en train de penser « c’est le merdeux de tout à l’heure », mais, je vous rassure, ce n’est pas à vous que je veux parler mais à la personne que vous alliez me passer avant qu’on raccroche.

– C’est vous qui avez raccroché.

– Euuuuuuuuuh, c’est vrai, mais peu importe, vous pouvez me passer la personne qui peut s’occuper de mon pavé, s’il vous plaît ?

– Cette-fois-ci, ne quittez pas.

– Mer…

Il failli commencer à remercier la standardiste qui avait une voix de fumeuse acharnée, mais il s’est retenu au bon moment, histoire de ne pas faire une boucle en si peu de temps. Le téléphone a sonné une dizaine de fois avant que le chef de travaux ne le prenne.

– Oui, bonjour.

– Bonjour monsieur, je ne sais pas si la standardiste vous a parlé de la raison de mon appel…

– Non, dites-moi, c’est à quel sujet et vous êtes.. ?

– Je suis monsieur Goncalvès, habitant de la ville de Paris et dont un pavé du coin de sa rue s’est détaché. Ça vous va ?

– D’accord… Un pavé ?

– Oui, monsieur.

– Et donc ?

– Comment ça, « et donc » ? Vous êtes le chef des travaux ou pas ?

– Ne me parlez pas sur ce ton, monsieur, on se connaît à peine, ce ne sont pas des manières. Je vous rappelle qu’on vient de commencer la journée, et je vous préviens au passage que je n’ai même pas eu le temps de prendre mon café.

– Pas de café ? Je m’en excuse, je vous rappelle dans une heure, comme ça vous fumerez votre clope et on parle après ?

– ça serait parfait, dans le meilleur de mondes.

– Je suis bureaucrate aussi, monsieur. Le café est sacré, je vous rappelle dans une heure. De toute façon, le pavé est déjà détaché et il est en sécurité, chez moi.

– Et beh, écoutez, je vous remercie de votre compréhension, c’est un peu inhabituel.

– Ce n’est rien, à tout à l’heure.

Il n’était pas fonctionnaire et il détestait l’administration publique pour son rythme pachydermique, connu lui aussi d’autres civilisations extraterrestres, au moins dans notre région de la voie lactée, et sujet de moquerie interstellaire. Mais il savait que, sans sa dose de café matinal, tout fonctionnaire qui peine à répéter son travail au fil des années, tel un Sisyphe, est plus qu’inutile et que la cause serait perdue d’avance.

Le pavé l’encombrait à la maison, surtout dans sa tête.

Mais il a aussi laissé tomber par plaisir personnel. Il pouvait imaginer la réaction de sa femme qui aurait scruté la conversation dans un coin caché, près de lui, pour venir ensuite à sa rencontre le cribler de reproches qui sont devenus des injures avec les années.

Tout cela avait disparu. C’était une balle à blanc ou encore mieux, un pétard mouillé qui n’éclate plus. Cela faisait peu de temps qu’il avait cessé de subir leur séparation et qu’il avait compris qu’elle l’aurait torturé jusqu’à la fin de ses jours. Cela faisait encore moins longtemps qu’il avait pu voir ses défauts et le tourbillon d’échec dans lequel il s’est laissé emporter, entre les enfants et l’habitude. Cela, l’habitude, on s’habitue à sa maladie, sauf qu’il y a certaines qui se guérissent avec une séparation et d’autres qui sont inscrites dans le corps. Bien que la première ait en apparence une promesse de rétablissement complet, s’en évader prend parfois du temps. Le temps de réaliser que l’amour est devenu malveillance ou tristesse et qu’une autre vie est possible, vu qu’on n’a pas clamsé et qu’on s’en rend compte.

– Putain, je suis encore en train de penser à elle !

Il s’est assis sur le tabouret à côté de la fenêtre où il avait l’habitude de se poser pour fumer ses clopes. La mémoire joue des tours, les mots et les gestes sont inscrits, programmés par l’habitude, bonne ou mauvaise. Les habitudes sont des cycles neutres que mènent tantôt vers la vie ou vers la mort selon chez qui elles habitent. Il avait pris cette position inconsciente qui creusait sa forme dans le passé : les jambes croisées, sur le même tabouret à côté de la fenêtre, même si c’était une autre maison ; la tête penchée en arrière, les yeux fermés ; la main gauche partagée entre le front et les cheveux comme s’il vérifiait sa température corporelle ; la main droite posée fortement sur le genou, support de toute la figure dont Hopper aurait été amoureux, sous cette lumière matinale ensorcelant Paris tel un soupir, en attendant que l’heure du café du fonctionnaire s’écoule. Une catatonie réflexive jusqu’à ce que les jambes s’engourdissent et lui fassent ouvrir les yeux :

– Ce putain de pavé !

Il était devant lui, posé sur la table des photos de famille. Tout est devenu clair à la vue de ce cube inexact en granite. C’est pour elle qu’il faisait tout ce bordel. Il a failli tomber certes. Un de ses enfants aussi, certes, mais ils auraient pu se relever et essuyer leurs vêtements et continuer leur route. Une heure s’est égrainée, sans prière, on a tous des heures fades en mouvement et savoureuses en pensées et souvenirs.

– Bonjour, monsieur le chef de travaux, ça va mieux ?

– Rebonjour, oui, carrément.

– Clope et tout ?

– Oui, merci.

– Si je vous dit la vérité, je croyais que vous n’alliez plus prendre mon appel.

– On a tous un minimum d’honneur.

– Je ne suis pas d’accord, il y a des gens qui ne sont pas sensibles aux autres, mais je vois que chez vous c’est le cas.

– Enfin, que puis-je pour vous concernant ce pavé ?

– Je vais être sincère : je viens de me rendre compte que je vous emmerde pour plaire à mon ex-femme, et ce putain de pavé, je l’ai recollé à deux reprises sans succès. Je sais que c’est rien, du coup, je veux seulement savoir si vous pouvez le remettre à sa place ou si je laisse tomber, soyez sincère, voilà ce que je vous demande, seulement d’être sincère.

– Vous êtes une drôle de personne, je pensais au début que vous n’étiez qu’un râleur commun. Être sincère ? D’accord. On a d’autres chats à fouetter et, si on s’en occupe, ce ne sera pas avant que ce pavé devienne un vrai trou à cause d’autres pavés. Mais, aimez-vous la lecture, monsieur Goncalvès ?

– Pardon ?

– Je vous demande si vous aimez lire des livres ?

– Oui, pourquoi ?

– Beaucoup ?

– Euh, oui.

– Alors vous aurez besoin tôt ou tard d’un support pour les faire tenir.

– Drôle de solution.

– C’est tout ce que je peux faire pour vous.

– …

– Je suis désolé.

– Je vous remercie, vraiment, bonne journée.

Monsieur Goncalvès, Fabio pour les amis, a raccroché, il a regardé le pavé et mille usages se sont dévoilés dans son imagination, allant de la cale,l’aiguiseur et l’arme ; à la lampe à led, la vérification de la profondeur de la mer sur un bateau, et un échantillon terrestre sur une sonde spatiale : sensation de feu d’artifice, quand le problème devient solution, des portes ouvertes ; quand l’âme tel une corde se détend et un mirage de paix apparaît, au milieu du désert du passé qui était plus dur que ce pavé, car figé dans le temps arrière. Espoir, chute qui devient rebond, regard en chien de faïence qui devient sourire, pierre qui dévient papillon, prise de conscience de la petitesse d’un faux problème et du manque d’ennemi, autre que soi-même.

C’était un bon, ce chef de travaux, il faisait même des travaux de l’âme et à distance, loin de la pierre, du métal et du béton de Paris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s