Trois veilleurs des nuit à une non-heure

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Rufino Tamayo, la gran galaxia, 1978

S’il y a, comme le dit Marc Augé, des non-lieux, les personnes qui travaillent pendant la nuit dans les services savent qu’il y a des non-heures. Entre le dernier client et le camion poubelle. Cela n’arrivait pas toujours, mais certaines fois je regardais le panneau où s’accrochaient les clés et il était vide. C’est alors que je pouvais sortir fumer une clope sur les marches de l’entrée de l’hôtel sans être interpellé, regarder le temps passer, dans l’immobilité de cette petite rue du quartier de l’Opéra. En sourdine ce bruit gris d’une ville qui dormais majoritairement, alors que j’étais débout, habillé en noir de la tête aux pieds pendant l’été.

C’est pendant une non-heure qu’un homme noir autour de la trentaine s’est approché de l’entrée.

– Bonsoir.

– Bonsoir.

– Par hasard, on ne cherche pas des veilleurs de nuit ?

– Non, désolé, on est complet pour l’instant, lui ai-je répondu et je me suis rappelé à sa place,  peu de temps auparavant, on est désespérés, on demande à tout le monde et on est prêt à tout faire.

J’aurais voulu lui dire « tiens mon poste, j’en veux plus, c’est trop dur! », mais je n’avais pas encore pu trouver un boulot aux horaires diurnes.

– J’étais veilleur de nuit dans un hôtel pendant trois ans. La direction a annoncé qu’elle ferait des travaux pour rajouter une étoile à l’hôtel, qu’il serait fermé pendant un an, mais qu’on garderait nos postes et qu’on nous enverrait dans les autres hôtels de la chaîne. Mais ils n’ont pas tenu leur parole et maintenant je ne peux pas dormir pendant la nuit et je dois sortir me balader et, qui sait, trouver un autre travail.

– T’as le chômage, au moins j’espère ? T’étais en CDI ?

– Oui, mais il ont réussi à me virer pour faute grave avant qu’on ferme.

– Qu’est-ce que t’as fait ?

– Je me suis endormi quelques heures sur mon siège. Et ils avaient l’enregistrement. Ils cherchaient la petite bête et elle était facile à trouver avec des gens fatigués. C’était la sixième nuit d’affilé, ces gens-là n’ont aucune idée de la pénibilité de ce travail.

– T’aurais pu porter plainte, aller voir un syndicat. Les conditions sont déplorables…

– Je suis un immigré! Comme toi! Je n’ai pas le temps, ce n’est pas pour nous tout ça.

Son histoire a fait directement écho. Depuis mon entretien d’embauche on m’avait annoncé que l’hôtel allait être rénové six mois plus tard, mais que nos postes allaient être maintenus. Sur le coup, je n’ai pas fait spécialement attention. J’ai pris ce travail en espérant trouver un autre au plus vite pour récupérer un sommeil normal. Cependant trois mois s’étaient écoulés et la saison n’avait pas de fruits pour moi cet été, de toute évidence. Toutes les autres possibilités étaient d’autres boulots de nuit que des collègues de galère te laissaient au comptoir, au cas où ça pourrait t’aider à franchir un cap, changer de taf au moins.

– Désolé…

– Eric.

– Désolé, Eric, mais je n’ai pas de plans à te proposer.

– Merci, quand même.

On prenaient congé lorsqu’un troisième homme, les cheveux gris, la soixantaine, est venu vers nous en nous demandant du feu.

– Tiens, merci. C’est toi le veilleur de nuit ?

– Oui.

– J’ai failli travailler dans cet hôtel. J’ai été veilleur de nuit pendant trente ans. J’ai passé l’entretien mais un autre hôtel qui payait plus m’a embauché, et c’est le dernière hôtel que j’ai fait. Toi aussi tu es veilleur de nuit ?

– Je l’étais, jusqu’à il y a un mois.

– Tant mieux pour toi. J’ai fait ça trop longtemps et ça m’a défoncé. J’ai des problèmes de thyroïdes, des reins, des troubles du sommeil. Regarde ce bide, et regarde ma gueule, je fais vingt ans de plus. Là, je dois prendre des médicaments jusqu’à la fin de mes jours. Je suis parti avec un bilan médical, ces chiens ne laissent partir personne, faut se battre. Si vous pouvez, les gars, ne faites plus ce taf.

– …

– Mais ça n’a pas toujours été comme ça, quand j’ai commencé, un veilleur de nuit était là au cas où, mais on fermait l’hôtel et on pouvait dormir entre les ouvertures. On ne travaillait pas comme maintenant, sans arrêt, on fait l’administration et le service, c’est trop. Avant ça m’aurait paru inconcevable, et je ne serais pas resté veilleur de nuit pendant aussi longtemps si les conditions avaient été celles de maintenant. Je ne sais pas depuis combien de temps vous êtes en France, mais avant ce n’était pas comme ça. Ça date d’une dizaine années; c’est devenu un vrai boulot usant, t’arrêtes pas, alors qu’avant les hôtels étaient obligés d’emménager un lieu de repos. Maintenant c’est d’abord le patron, putain de monde néolibéral. Et après c’était trop tard pour faire autre chose, c’était mon métier et je me suis fait avoir par le temps et l’habitude et je suis malade à vie. Vous avez l’air jeune, ne laissez pas votre jeunesse pour des gens qui s’en foutent de vous.

Nous sommes restés en silence pendant un instant, ce n’était pas un récit à continuer. C’est ce dernier qui est parti en premier, il a pris congé de nous et nous a conseillé à nouveau de dépoussiérer le CV et laisser la nuit au sommeil. Eric est parti ensuite, on avait trouvé une ambition commune après cette brève rencontre: laisser les hôtels se rénover sans nous, ainsi que les comptoirs où plus il y a d’étoiles à l’entrée, plus les hébergés veulent des esclaves à leur service. Trouver le sommeil, dès qu’on pourrait, pour avoir les idées plus claires pour s’en sortir. Le travail de nuit, ce démon qui enfonce au fond de son âme et des hommes ceux qui ont déjà peu et qu’on brûle à petit feu pour éclairer les étoiles fantasques de l’hôtellerie et du rêve de Paris.

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