Parking de Papi

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Mon grand-père avait toujours été excentrique, mais depuis qu’on le sentait « rentré dans la vieillesse », physique et mentalement, on savait que cela n’allait que s’accentuer, mais sous quelle forme ? Cela restait à voir et à les prendre à la volée, comme des balles de baseball.

Il habitait les collines qui avaient été piquées à la pioche, jusqu’à faire une multitude de terrasses où les gens qui n’avaient nulle où vivre à Mexico dans les années quatre-vingt ont construit comme ils ont pu, à leur idée et en dehors de toute réglementation. Ainsi les maisons et les rues se sont cramponnées à la colline. C’est ces mêmes champs de rues qu’on voyait depuis chez nous, dans une autre banlieue à l’autre bout de la grande vallée de lumières qu’est cette bête qui est belle la nuit, vue d’en haut.

– Oui, papa ?

– Oui, ma fille comment vas-tu ? Ça fait longtemps que j’attends ton appel.

– Je vous ai appelé la semaine dernière.

– Oui, mais tout de même, tu sais que le chantier ne peut plus atteindre et on n’a plus de maçons.

– Je suis au courant, papa, et c’est normal, parce qu’il n’y aura pas de chantier.

– Comment ça il n’y aura pas de chantier, c’est pas chez moi ? Tu m’as promis d’engager des bons maçons, des vrais, et voilà qu’à peine leur ai je parlé du programme, ils ne sont pas revenus, tu n’as pas trouvé de vrais pauvres, prêts à tout, parce que moi, quand j’avais vraiment faim, j’étais prêt à tout, c’est des mauviettes ceux-là…

– Oui, papa, quand vous étiez pauvre, on la connaît l’histoire, j’étais avec vous une bonne partie, mais vous n’êtes plus pauvre et surtout, vous n’avez pas besoin d’un parking, parce que vous ne savez même pas conduire et que vous n’avez même pas de voiture ! Et puis on ne peut pas creuser un parking dans la roche, c’est en terrasse, il y a six mètres de hauteur entre la rue et la porte de la maison, papa !

Ni ma mère ni moi n’étions assez proches de lui pour pouvoir lui parler plus franchement, on avait basculé dans ce retour à l’enfance où tu ne peux rien pour la personne si ce n’est d’aller derrière lui en ramassant les pots cassés, avec la pelle et la balayette, sans aucune possibilité de mise en garde, histoire de prévoir les conséquences en amont. Non. Le patriarche n’aurait jamais accepté cela. Tant pis pour lui. Trop tard et pas assez proches. Du rapiècement et du ramassage. Ils étaient sept à passer derrière, sur huit enfants, et il y avait mes cousins qui avaient grandi avec lui qui étaient là aussi. Un peu trop d’ailleurs, à leur détriment, ils s’étaient laissé avaler, il y a des gens qui ont besoin de brûler et dominer l’existence des autres pour vivre, pour le bon et pour le mauvais, mon grand-père en faisait partie.

Moi, je ne pouvais qu’écouter ma mère rager et l’accompagner pendant qu’elle fermait des portes avec les années, à son rythme, s’éloignant du mythe du père, bon ou méchant, elle était déjà à l’âge des tonalités de  gris et à glaner les bons souvenirs et barrer les abus de celui qu’il était devenu et qui était aux antipodes de ses idéaux, il faudrait faire sans, petit à petit.

– Oui mon petit fils peut en avoir besoin après, il veut monter un atelier. Et puis, merde, c’est chez moi, si tu appelles pour me barrer la route, ce n’est pas la peine, je ferai appel à mes autres enfants.

– Comme vous voudrez, papa, mais sans moi.

Ma mère l’a échappé belle dans sa jeunesse, grâce à une grosse bêtise : elle est tombée enceinte de moi. Cela lui a valu l’exclusion et le châtiment du silence à vingt-et-un ans. Il lui a rendu service, l’acquittant du vortex qui avalerait toute la famille dans les décennies à venir. Je sais qu’il avait un lien spécial avec elle. Il savait que la mélancolie de cette petite jolie fille qui était sortie à moitié de lui, c’était lui qui l’avait provoquée en l’arrachant à sa mère à quatre ans, et qu’elle ne l’avait jamais pardonné et ne le ferait jamais, et, encore pire, elle ne lui reprocherait jamais. Parce qu’elle ne faisait pas exprès, comme depuis l’enfance. C’était comme ça, un silence qui n’atteint que celui qui le prolonge.

Deux semaines plus tard, elle a eu des nouvelles :

– Bonjour, Madame Arteaga.

– Oui ? C’est moi-même.

– C’est la police. Votre père est bien Monsieur Francisco Arteaga Mora ?

– Oui, qu’est-ce qu’il se passe ?

– Il est au commissariat avec nous, vous êtes le dernier appel sur son portable, et il nous a dit que vu que son petit fils n’a pas répondu, comme selon lui il aurait dû le faire, vu tout ce qu’il a fait pour ce petit con, dans ses propres paroles, il n’y aurait que vous qui pourrait venir.

– Il va bien ?

– Lui, oui, je veux dire, il est en bonne santé, physique, au moins, mais les maisons d’à côté, ça reste à vérifier.

– Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait ?

– Il a dynamité son jardin, il a dit qu’il voulait construire un parking, à la première explosion tout le voisinage est sorti, le voisin d’à côté à fini par le menacer avec un fusil, d’autres voisins nous ont appelé et on est arrivé. Il failli se faire tuer, le voisin était à deux doigts, et il aurait pu tuer d’autres gens. Est-ce que votre père a des antécédents psychiatriques ?

– Non, il est juste vieux et con. Qu’est-ce qu’il va lui arriver ?

– Si les maisons ne sont pas touchées, passer devant le tribunal pour utilisation d’explosifs sans permis, et cetera, la liste est longue, madame. Vous venez le voir ?

– …

Quand ma mère a entendu l’état des faits, la première image qui lui est venue à l’esprit est celle de lui, allongé par terre, à moitié nu, parce qu’il n’avait pas voulu atteindre à ce qu’on abatte un mur pour faire une nouvelle fenêtre. C’était  un mois après une dialyse et un séjour de trois semaines à l’hôpital,  il avait pris le massue et s’en était pris au mur jusqu’à ce qu’il a perdu connaissance. C’était sa troisième femme, sur les quatre, qui l’avait appelée, celle qui vivait avec lui et avec qui il allait mourir, de toute évidence.

– Madame ?

– Oui, j’arrive, ne l’écoutez pas trop, c’est quel commissariat ?

 

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