Ma part du ghetto IV: Le Quinceañero

quinceanera-photos-graffiti-artLa famille de mon beau-père, Juan, que j’ai connue à partir de l’âge de dix ans, lorsqu’il s’est marié avec ma mère, avait un fort penchant pour les fêtes et les réunions hebdomadaires. Ils aimaient bien danser après le repas, ce à quoi je n’étais pas habitué dans la famille de ma mère, ni dans celle de mon père, ni de ma belle-mère.

Je trouvais ça amusant même si je n’ai jamais aimé danser la cumbia, ni la salsa, ni la banda, ni le merengue, ni la bachata. Moi, depuis ma première boum, aux alentours de douze ans, j’ai toujours préféré les boîtes de nuit pour bouger son boule, même en journée. C’est pourquoi je déclinais la plupart des invitations de mes tantes pour que j’apprenne à suivre le pas, « au moins de la cumbia, qui est le plus simple », disait souvent tata Denice. Avant que je n’apprenne que cela servait à draguer, je ne voyais pas l’intérêt, encore moins avec mes tantes.

J’y étais pourtant contraint de danser au moins une demi heure par réunion familiale. Au début tata Victoria a dû me tirer par le bras pour m’arracher à la chaise à laquelle je m’agrippais comme un chat en disant « tata… », ou sinon c’était une autre ; J’ai compris que ça ne servait à rien les « laisse-le tranquille, il veut pas, il veut pas » de certains de mes oncles qui n’aimaient pas danser non plus mais qui n’insistaient pas trop au risque de se voir proposer la piste à ma place.

Dans la cousinade on n’était que deux garçons et huit filles. Ils habitaient tous Mexico centre et ne se réunissaient pas par devoir catholique, ils n’étaient pas vraiment pratiquants, mais parce que cela leur plaisait et les anniversaires étaient une de leurs spécialités.

La vague des quinceañeras est arrivée. Ils ne faisaient pas tout le rituel, mais ils avaient quand même transformé mes quatre cousines aînées, une ou deux ans plus âgées que moi, en cette petite princesse qu’on « présente à la société ».

Les Quince años, c’est le jour où la fille en question est officiellement à choper, où elle passe de la puberté à être une femme op, et c’est le père qui le dit devant tout le monde, après la messe préalable à la fête.

Dans les campagnes et les quartiers populaires, c’est une fête à la hauteur d’un mariage en termes de faste et se constitue d’une série de rituels tels que « le dernier jouet », souvent mis en scène avec une balançoire où la quinceañera monte pour le recevoir de la main de son père ou de sa mère, sous fond de musique tragique, avant de le quitter définitivement, pour entamer la valse avec le père, puis avec les parrains et marraines qu’ils enchaînent après l’ouverture.

Ensuite le père fait un discours où, très consterné, il constate l’évidence : sa princesse a grandi et il ne peut plus la retenir, il la « présente » donc à la société. Pour quoi faire ? Le père ne veut souvent plus savoir et préfère boire et danser après la pièce montée et le défilé des cadeaux.

Dans certains cas, il y a une série de danses chorégraphiques de la fille devenue femme tout d’un coup qui change souvent la robe de princesse pour une tenue sexy, pour commencer.

Pour mes oncles et tantes c’était avant tout la possibilité festoyer. Sauf une, il n’y a pas eu de balançoire et les discours étaient moins dramatiques que ceux que j’avais pu entendre dans le sud du Mexique et la fête ne rassemblait tout un village, même si deux oncles s’étaient endettés pour payer le salon à la hauteur de l’occasion.

Mes cousines semblaient aimer, moi, je m’en foutais jusqu’au dimanche où une de mes tantes a dit :

– C’est l’anniversaire de ce jeune homme dans deux mois, il va avoir quinze ans, et si on lui faisait aussi une fête ? Ça peut être rigolo.

J’étais en train de manger le délicieux pozole de tata Alicia quand j’ai entendu la phrase. Elle venait de tata Denice, la plus déterminée de toutes, celle qui m’avait appris à danser. J’ai décidé de ne pas broncher et d’attendre à ce que le feu se taise par lui même. Une de mes tantes trouvait la proposition drôle mais n’a pas cherché à avoir plus de détails. Ma première pensé a été : si jamais ça arrive, on ne peut pas le savoir dans la cité sinon je suis cuit. Je l’ai entendu en parler à ma mère à la va vite.

Elle ne comprend pas, me suis-je dit en partant avec me parents ce soir. Les cousins et cousines habitaient dans des immeubles aussi, mais qui n’avaient rien à voir avec la cité où j’habitais. Ils n’étaient pas riches, mais ce n’était pas le ghetto. Pourtant mes oncles et tantes avaient grandi dans des vecindades, mais semblaient avoir déjà oublié ce que c’est. Au bout de la vallée, à une heure de chez eux, si on apprenait que j’allais être un quinceañero, j’étais foutu pour toujours et je risquais même de me faire frapper. Je n’ai même pas demandé à ma mère de peur que mes soupçons ne se confirment. Je m’étais calmé en pensant au pire scénario : on convainc ma mère, mais je ne suis pas obligé d’inviter mes amis, ce sont deux univers différents.

J’ai eu des cauchemars toute la semaine où je me voyais habillé avec une robe de quinceañera ou de mariée, qui sont les mêmes en l’occurrence, et devant aller au collège en traversant toute la cité en talons aiguilles laissant derrière moi un sillon de paillettes avant d’arriver à la balançoire sur laquelle je me faisais pendre par les gars de la cité, en m’enfonçant le « dernier jouet » par le cul.

Je n’avais jamais entendu parler d’un cas semblable au mien, ce qui me faisait sentir d’autant plus misérable, c’était un meurtre social et j’en étais la victime.

La semaine suivante tata Denice est revenue à la charge. Elle avait vraisemblablement mûri l’idée pendant la semaine en rajoutant des arguments sur le fait que le faire pour un garçon était presque revendicatif. Ma mère semblait convaincue et la famille aussi.

a te dirait ? m’a demandé ma mère.

– Non.

– Sois pas rabat-joie.

– J’ai pas envie, je n’ai jamais aimé les fêtes et puis, une fête de quince años, pour un garçon ? Maman, je veux pas.

– On va la faire quand même, tu vas voir, tu vas t’amuser.

Ma mère n’était pas du tout autoritaire, mais cette fois là, elle a fait à sa guise. Je pense qu’à l’époque elle se souciait de bien m’intégrer dans cette nouvelle famille. Bien entendu, ce n’est pas ce que je me suis dit sur le coup et ma première révolte ne viendrait qu’à mon entrée au lycée, quelques mois plus tard.

J’avais décidé de garder la vie sauve avec ou sans son soutien et de tout cacher aux amis de la cité. J’ai fini par accepter que mes tantes avaient juste envie de faire la fête et rien ne les arrêterait. J’ai tenu à leur demander d’oublier les rituels et de se tenir à un repas de famille chez nous. J’étais naïf. Ceci ne tenait pas compte du fait que Tata Denice avait beaucoup de temps libre, même si elle était mère de deux enfants et épouse d’un homme qui ne cuisinait, lavait ni rangeait.

Elle avait déjà pensé à une simplification du déroulement mais faisait part à ma mère du fait qu’il fallait un salon pour l’occasion, sinon ses idées tomberaient à l’eau. Mon Juan et ma mère ont accepté. J’étais mort.

Comme tout bon adolescent j’ai tenu à dire que je n’étais pas d’accord et on m’a ignoré . Cela m’a rapproché du plan B. Fermer ma gueule et, sous aucun prétexte, ne rien dire aux potes. Ce n’était pas évident vu qu’on se racontait tout et qu’on passait huit heures par jour ensemble, surtout avec Francisco.

Les cauchemars persistaient et commençaient à inclure des licornes pailletées et d’autres monstres mignons et mortels qui m’empalaient à leur guise, comme ma tante.

J’étais consterné et j’ai toujours eu du mal à cacher mon état d’esprit. Francisco me posait des question auxquelles je m’étais juré de ne pas répondre et que j’évitais en les justifiant avec Berenice, la fille de quatrième qui m’aimait un jour sur deux.

J’avais pourtant réussi à tenir le coup. À une semaine de l’événement tout était prêt : le traiteur, le salon, les faire-part, la pièce montée. Ma mère faisait le récapitulatif des avances dans l’organisation et je dirais même que cela la réjouissait d’accueillir des gens pour une fois. Cela ne me consolait pas mais je voyais la fin du trou et j’avais cousu ma bouche.

Le dimanche du « filage », c’est le terme qu’a employé tata Denice, j’essayais de garder la tête haute et de me dire que ce n’était qu’une journée et que c’était fini.

Le lundi, Francisco m’a demandé en rigolant pendant la récréation :

– Alors on fête ses Quince años et on n’invite pas le copains, à ce qu’il paraît ?

– Quoi ?

– J’ai eu un appel très intéressant d’une certaine tante de Mexico qui nous invite nous, les copains, à partager ce moment « inoubliable » avec son neveu. Elle m’a assuré qu’elle nous enverrai les faire-part. T’étais au courant, toi, de cette grande fête ? C’est pas bien de pas prévenir les copains.

Je savais que mon arrêt de mort se signait là et que ma vie était entre ses mains.

– Elle a appelé quelqu’un d’autre ?

– Je pense, elle a dit qu’elle avait demandé les numéros a ta mère.

Je me voyais déjà sur une croix, en plein milieu des terrains sportifs poussiéreux de la cité, derrière chez moi, en robe de quinceañera et Berenice me quitter définitivement affligée par la honte.

Francisco était un bon ami et, à la différence de ma mère et mes tantes, il n’était pas un meurtrier et il savait que c’était impossible que ça se sache, il n’aurait pas pu continuer à être mon ami, pour commencer. Il a alors promis de ne rien dire, en dehors des amis proches, ceux de la cuadra (rue), qui étaient déjà au courant. Les dégâts de ma mère avaient été limités et par une solidarité de la téci que je ne connaissais pas jusqu’alors tout le monde s’est tu, à condition bien sûr, d’avoir une place en première file pour se foutre de ma gueule sans que je puisse rien dire, pour payer leur silence.

Finalement je n’ai pas porté de robe, ni de paillettes, mais j’ai quand même dû danser la valse avec toute la famille sous une pluie de bulles de savon, puis de la mousse et finir par couper la pièce-montée. Après on ma foutu la paix et on a pu boire un peu d’alcool avec mes copains devant les parents. Tout le monde était content, pour des raisons différentes, et j’ai eu le droit à plein de cadeaux et le silence de mes copains n’a jamais été brisé, et j’ai pu continuer en vie, c’est ça les potes de la cité.

 

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