Des chiens sur les toits et des chats en carton

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Quand j’ai commencé à en avoir assez de la question « et alors, le Mexique c’est comment ? », vu qu’elle revenait très souvent, j’ai cessé d’essayer de faire un vrai topo, mais je n’avais pas non plus envie de dire simplement « bien ».
Je partageais alors certains détails qui me venaient à l’esprit selon la conversation et qui m’amusaient, par exemple, la décoration porno-religieuse qui est très répandue chez les chauffeurs de bus, pour qui ce lieu mobile est leur maison. Le crucifix ou l’effigie à  l’avant, et le calendrier porno sur le côté gauche, du côté du cœur.
On ne peut jamais lire dans les transports en commun. La cumbia à fond et la conduite saccadée ne sont pas l’idéal pour la concentration. Par contre, les paroles des chansons, même si l’on veut pas, on s’en rappelle à vie.
Ou bien, le camion poubelle qui annonce son arrivée avec une grosse cloche et qu’il faut rattraper sinon il poursuit sa route et nous laisse avec nos déchets à la main, et devant rentrer avec jusqu’au prochain passage ou ramener soi-même à une décharge, qui n’est souvent qu’un terrain vague « autorisé » par la mairie.
Ou la fois où j’ai vu un chien errant traverser la route en empruntant le pont piéton, alors que les humains risquaient la peau en se faufilant entre les voitures, juste parce qu’ils avaient la flemme de monter les marches.
Il arrive souvent, surtout en ville, que les gens mettent leur chien sur le toit. Quand je suis arrivé en France, je me suis rendu compte que ça serait quelque chose que je ne verrais pas dans ce pays. Plein d’autres choses, mais pas ça. Tout simplement parce que les toits sont en pente, tandis que les constructions de chez moi sont plates.
Et pourquoi sur le toit ? Pour protéger la maison, depuis son poste qui lui confère une vue avantageuse sur les malfaiteurs qui pullulent dans Mexico. C’est une vie très austère, une surface plate en béton, une gamelle, un petit abri, au mieux avec un autre canidé. C’est un vrai taf de chien à l’ancienne, mais à l’image de la ville contemporaine anarchique. Parce que les personnes qui font ça ne montent pas souvent jouer avec eux, ni ne les promènent. Je me demande si ce n’est pas déjà interdit. Je l’espère. Pour eux, ce ne sont pas des animaux de compagnie, mais une alarme dissuasive vivante.
Dans tous les cas, jusqu’à mon dernier passage j’en ai vu, ou plutôt, j’en ai entendu. Parce que tu te balades, tranquille, sur le trottoir, peut-être au téléphone avec ton pote, quand tout d’un coup un gros chien t’aboie dessus comme un fou à un mètre de ta tête, le museau plein de bave rageuse. Ça arrive aux pays des chiens sur les toits. Les portables cassés pour cette raison sont indénombrables. Une petite surprise de la ville pour te réveiller, gratos.
Mon cousin avait un chien qui habitait le toit. C’était un petit chien couleur cannelle au poil dru qui montrait un petit bout de langue et un bout de croc en permanence, parce qu’il s’était pris le museau avec un chien plus grand que lui, mais il s’était débattu, jusqu’à ce que mon cousin ait fait fuir le plus gros à coup de pierres. C’est ainsi qu’il l’a trouvé, à deux rues de chez lui, à deux pas du métro Oceania, à deux pas de l’aéroport, et pourtant dans le ghetto. Il l’a ramené à la maison, enveloppé dans son pull de l’uniforme scolaire, il l’a soigné et l’a nourri.
Ma tante ne l’aimait pas parce qu’il défonçait tout ce qui lui passait sous le museau, en vrai chien errant. Pourtant elle aimait les animaux, mais « les beaux chiens, pas ce petit rat qui ronge mes canapés et fouille dans la poubelle, c’est un clochard ou quoi ?».
Canelo était son premier chien. Mon cousin était bagarreur et il faisait toujours à sa guise, mais pour le chien il avait fait tout ce qu’on lui avait demandé afin de le garder. Il y avait une grande cour où on gardait une quinzaine des voitures pendant la nuit, mais mon cousin tenait à dormir avec lui.
Jusqu’au jour où Canelo s’est payé une séance maquillage et produits de beauté, qui était le métier de ma tante, et il a défoncé des dizaines de palettes d’ombres, mordu les rouges à lèvres, éventré des fond-de-teint, émietté le coton et taché le lit, déchiré la couverture et les oreillers. Il y avait des paillettes partout, la pagaille, quand ma tante est rentrée dans sa chambre. Le cri a résonné dans toute la maison. Il a eu le droit à deux coups de pied, sous une pluie d’injures,  que mon cousin à eu à peine le temps d’arrêter, sinon elle l’aurait tué. Ma tante s’emportait souvent et perdait le contrôle.
Tout ce qu’il a pu négocier a été de le laisser vivre sur le toit. « Comme d’autres chiens », avait dit ma tante pour clore le sujet après des jours d’insistance de la part de mon cousin, des crises et de pleurs, parce qu’elle voulait le rendre à la rue.
À la différence de beaucoup de chiens des toits, mon cousin lui avait aménagé des jeux, une niche royale et veillait à ce que tout soit propre et qu’il soit bien nourri. Il le descendait tous les jours par l’escabeau, pour le promener, puis le remontait au retour. Mon cousin se donnait des airs de dur, et c’était normal, il le fallait dans le quartier, sinon tu te fais tabasser; mais avec tout ce qui concernait les animaux, c’était un vrai militant et il refusait que son chien soit un chien des toits, livré à l’ennui, la saleté et la solitude et dont la seul fonction serait d’agresser les autres.
Canelo avait pourtant pris le travail de veiller sur la maison très à cœur. Il aboyait quand on s’approchait trop du portail, même si quand tu voyais ça d’en bas, ça faisait plus rire que peur. Il y tenait, comme tous les chiens des toits.
Son bagne a duré quelques années, jusqu’à ce que Laika arrive, une belle labrador. Ma tante avait déjà pardonné l’incident et avait accédé à ce que Canelo descende définitivement, pour lui apprendre à être une chienne qui veille sur la maison, mais dans la cour, au contact des humains, auprès de son maître qui l’aimait tant.

À l’extrême opposé de Canelo qui prenait la vigilance très au sérieux, il y a la chatte de chez moi. Une belle chatte grise sous fond saumon. Je suis d’accord avec le fait qu’elle soit jeune, qu’elle se soit retrouvée avec une portée à ses premières chaleurs, elle nous a échappé une seule nuit, l’appel de la nature est trop fort. Donc, jeune maman chat de la Courneuve au père inconnu. Même si on soupçonne le roux d’à côté, vu la couleur des chatons. On a placé tous les petits, ils ont une famille.
Je comprends que sa vie ne soit pas facile. Elle s’est faite stériliser un peu plus tard, mais elle est en bonne santé depuis. Je la vois s’aiguiser les griffes sur le canapé, jouer avec des boules de papier, des bouchons, des plumes, des fils, chasser des mouches. Elle fait la belle, d’accord, ça fait une bonne partie du contrat, par contre, il y a le taf aussi.
Une souris est passée devant moi, sur mon bureau. Il n’y a que les livres, le bureau et les fringues dans ma chambre, rien à manger. Mais le dégoût y était. Je déteste ces animaux, des phobies de famille. Pas de problème, me suis-je dis, on a un chat. Je suis donc sorti chercher le chat. Elle faisait la sieste sur le canapé du salon. Je l’ai prise par le ventre et l’ai ramenée dans ma chambre. J’ai fermé la porte et l’ai dirigée vers là où j’avais vu la souris. Rien. Elle était peut-être un peu endormie. Je l’ai mise par terre en espérant qu’elle suivrait son flair. Rien. Elle m’a regardé et s’est allongée sur le parquet, faire sa toilette. La souris est passée à un mètre de nous, elle changeait d’étagère, on aurait dit qu’elle faisait le tour de la maison, à pas lents.
J’ai repris le chat et l’ai dirigé vers la nouvelle cachette. Elle a commencé à se débattre. « Attaque !». Rien, elle voulait que je la relâche. Je l’ai remise par terre. Elle a essayé d’aller vers la porte, mais pas en fuyant, mais plutôt avec le pas qu’elle prend quand elle veut me montrer le chemin vers les croquettes, en se frottant contre les seuils des portes et les pattes des tables et des chaises. Je l’ai remise face aux étagères. Ça ne lui parlait pas du tout. Elle me regardait comme en demandant « qu’est-ce que tu veux exactement ? », des ses yeux jaune psycho-cat. Je l’ai remise par terre. Il faisait chaud. J’ai ouvert la fenêtre pour avoir un courant d’air. À peine je me suis retourné, qu’elle prenait déjà la fuite vers la terrasse, vu que je n’avais pas voulu ouvrir la porte de la chambre, tout en signalant son mécontentement avec un petit grognement dédaigneux.
J’aurais dû m’en douter. C’est le premier chat que je vois qui ne mange pas si on ne remplit pas sa gamelle, même si le sac de croquettes est à côté et ouvert. Elle n’a jamais mangé d’elle-même. C’est vrai qu’on n’a pas poussé l’expérience trop loin, mais le détail me frappe. Quoi qu’il en soit, ce soir j’ai dû laisser la porte ouverte en espérant que la souris parte d’elle-même ou que l’instinct de la chatte se réveille. La mignonitude l’a emporté chez elle. Mais je lui laisse encore une chance, elle encore jeune et, des souris, il y a en a dans cette Île où il n’y a pas des chiens sur les toits, fort heureusement.

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