Coucou, ma fille

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Blutch. Sans titre. 2010. © Dargaud

« Hijo de tigre, pintito ».

Dicton Populaire

Un jour, au retour du travail du cyber-café et sur le chemin vers chez elle à Texcoco, Mexique, Ila a croisé, au coin de la rue, son père qu’elle avait enterré deux ans plus tôt. Son portable est tombé par terre et il s’est brisé. Elle était en train de répondre à Clara, concernant son copain macho, qu’elle lui conseillait de quitt…

– N’aies pas peur, Ila. C’est bien moi, ton père, je ne suis pas mort, lui dit-il en la tenant par l’avant bras. Elle se défend et crie :

– C’est quoi ce bordel ?, elle pleure à l’instant ; c’est quoi ce bordel ?, elle se tient la tête entre les mains et crie encore ; t’es qui, toi ? Mon père est mort ! T’es qui , toi ?, elle s’éloigne effrayée.

– C’est moi, Ila. Je ne suis pas mort, j’ai dû me cacher pendant tout ce temps. On voulait ma peau.

– Quoi ? Et moi, j’ai enterré qui alors ? Et j’ai pleuré la mort de qui ? C’est pas vrai, c’est pas vrai ! tu n’es pas là ! C’est pas vrai, c’est pas vrai ! J’ai vu les photos de ton corps criblé de balles, comme ça devait arriver quand tu traites avec les narcos et que tu es un flic corrompu et un mauvais père, comme toi ! Non, ce n’est pas vrai ; ce n’est pas vrai, tu n’es pas mon père !

– Ila, je ne pouvais rien te dire, sinon on vous aurait tué, toi et toute la famille. Tu sais qu’on est au Mexique, la vie ne vaut rien ici ! Tu niques les autres ou tu te fais niquer!

– Oui, et quand tu meurs tu niques tes proches quand t’es un mafieux. Des gens sont venus nous pointer avec des mitraillettes, notre seul tort était de t’avoir connu. Tu étais un truand ! Un sale voleur en uniforme ! C’est pour ça qu’on t’a tué ! Et tu n’avais rien à foutre de nous ! Quand est ce que tu m’as filé de l’argent ? Noooooon ! Tu venais que quand tu étais bourré et que tu te sentais coupable de m’avoir abandonnée avec les grand-parents après la mort de ma mère. Tu m’a sauvée, si tu veux, la vie avec toi aurait été un enfer, connard ! T’es pas mon père ! Mon père est mort et je l’ai enterré ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! C’est pas vrai tout ça !

– Ila !, il la prend par le bras.

– Lâche-moi !, elle crie de toutes ses forces et le frappe au visage, droit au nez. Le sang coule illico.

Son père l’a relâchée pour se tenir le nez et elle s’est mise à courir en poussant un cri aigu. Il y avait quelques passants au loin qui se sont retournés pour voir ce qui arrivait. La violence qui fait plus trente mille morts par an en moyenne rend les gens méfiants. Le mal est partout, en uniforme ou en civil, en bande ou tout seul, ça rend paranoïaque. Il faut être aux aguets en permanence. Vol à main armée, kidnapping exprès ou enlèvement classique; raquette par la police ou par les mafias de l’un des nombreux groupes de narcos. Le père d’Ila faisait partie de ce maillon en tant que policier fédéral, l’équivalent de la gendarmerie, où celui qui n’est pas corrompu ou un voleur, n’a pas bien choisi son métier.

Le père d’Ila est resté sur place. Elle est arrivée chez elle, elle a ouvert le double verrou du portail et l’a claqué derrière elle, hors d’haleine et trempée de larmes.

– Non !, crie-t-elle de toutes ses forces.

Le cri a résonne dans toute la cour de la petite maison. Elle vivait avec ses grands-parents, la seule famille qui lui restait ; ou c’est ce qu’elle croyait. Il sortent de la maison, inquiets.

– Qu’est ce qu’il y a, Ila ?

– C’est pas vrai !, elle se tient la tête entre les mains et elle se recroqueville par terre. Ses grands parents s’approchent. Elle pleure.

– Qu’est-ce qu’il y a, Ila ?, demande sa grand-mère en la serrant dans ses bras.

– Je lui avait dit ! Il fait toujours qu’à sa tête, ce connard !

Ila se redresse avec violence, se dégageant des bras de sa grand-mère.

– Alors tu étais au courant, papi ?, l’interpelle-t-elle.

– Pas plus tôt que toi, il est passé ce matin me voir. Je lui avait dit d’attendre, mais il n’écoute jamais !

– Qui ? De quoi vous parlez vous deux ?

– De papa, mamie ! Enfin, je crois… Non, c’est pas possible !

– Bordel, expliquez-moi ce qu’il se passe tout de suite !

Son grand-père regarde sa petite fille, prends du souffle et dit :

– Ton fils n’est pas mort.

– Quoi ? Arrêtez vos bêtises, c’est vraiment pas drôle, et quoi encore ? On a assez d’argent pour arriver à la fin du mois ? C’est ça, oui. N’importe quoi. Mon fils, je l’ai enterré, il était là, devant mes yeux, ou ce qu’on avait laissé de lui. Ce n’est pas bien de faire ça à une vieille, je ne sais pas d’où vous avez eu cette idée mais…

– Ma chérie, c’est vrai !

– No !, crie Ila et tape sur le portail métallique de toutes ses forces, son grand-père s’approche pour lui tenir le bras avec force.

– Ce n’est pas vrai, Ila a raison, allez, quelle mauvaise blague, Gaspar ! Je suis sûre que c’est ton idée, ça te ressemble, tu as toujours eu un côté drôle-méchant…

– Mes amours, je vous dit que c’est vrai, Ila, tu l’as vu aussi…

– C’est quoi ce bordel ? ! Alors on a enterré qui, papi ?! On a enterré qui, putain de merde ? !

– Je ne sais pas, mais pas lui, il ne me l’a pas dit. Je failli faire un arrêt cardiaque et il ne m’a même pas laissé le temps de vous l’annoncer. Je lui ai dit de rester mort, qu’on ne le supporterai pas, mais, vous le connaissez, je n’aurais pas réussi à l’en dissuader pendant longtemps. Faire ça a sa famille…

– Et qui est-ce qu’on a pleuré alors ?! Comment on peut faire une chose pareille ? Ce quoi ce mec ?

– Je ne sais pas, ma chérie. Il a toujours été comme ça, depuis tout petit.

– Tu es sûr que c’est vrai, papi ? Qu’on n’est pas en train de péter les plombs tous ensemble ?

– Je n’y crois pas une seconde !, intervient la grand-mère, je ne sais pas ce que vous avez, vous deux, aujourd’hui, mais ça commence à me taper sur les nerfs. Je crois que je vais vous laisser avec vos histoires, je dois finir les tortitas capeadas et j’ai la sauce sur le feu. Salut !

– Ma chérie !

– Non, je vous laisse, vous me raconterez après comment finit votre cinéma, dit-elle alors qu’elle s’éloigne déjà vers la maison, N’importe quoi, vous deux, du grand n’im-por-te- quoi !

Aucun des deux n’a insisté pour la retenir, ils se regardent en silence.

– C’est vraiment pas possible, papi !, dit-elle et explose en sanglots.

– Oui, ma fille, je ne sais pas comment on peut agir ainsi.

– Je ne veux pas le voir, papi.

– Mais tu le connais…

-Non, papi, il est mort, mamie a raison. Je pense qu’on doit le laisser comme ça. De toute façon, il n’était pas dans nos vies. Je me suis senti soulagée quand l’enterrement était passé. J’avais toujours peur qu’il meure quand il était vivant. Pas toi ? Comme ça, au moins, c’était fait.

– Oui…

– Il ne nous a fait que de la peine quand il était vivant. Et maintenant il sort de l’enfer et vient toquer à la porte ? Je ne veux pas, papi ! Jamais ! Qu’il aille se faire foutre ! Ce mec n’est pas mon père ! Ce n’est pas vrai, tout ça ! Ce n’est pas possible ! Mon père est mort et c’est très bien comme ça. De toute façon c’était un pauvre type et tu le sais !

– Mais tu sais qu’il va insister, tu le connais…

– Il est mort !

Ila connaissait son grand-père et il y avait des choses qu’il ne ferait pas ou plus. Il s’était débattu contre son fils pendant toute sa vie. Il ne l’a pas dit à Ila, mais il avait eu le même soulagement lors de sa mort. Au moins il savait où il était, et qu’il ne mourrait pas à nouveau de toutes les façons qu’il avait imaginées pendant des décennies. La crainte s’était dissipée en voyant la terre remplir sa tombe. Il se disait que son fils ne souffrait plus de cet égoïsme et ce goût pour l’argent qui ne l’avaient jamais quittés, au détriment de tous ses proches. C’était un joueur aussi et un coureur de jupons qui de temps en temps se rappelait qu’il avait une fille. Il la comblait alors de cadeaux, puis repartait pour un temps indéfini.

– Non, papi ! Ça marche pas comme ça ! Tu crois que je n’étais pas au courant qu’il aimait le jeu ? Je sais que tu essayais de me protéger, mais tu le connais aussi, quand il va bien, il parle trop, c’est plus fort que lui. J’ai eu le droit à quelques cadeaux. J’ai tout jeté à la poubelle quand il est mort, parce qu’il n’y en avait aucun qui soit sincère. Je ne veux plus voir ce mec. Il est mort. Et puis, mon père, c’est toi, papi, et ça me suffit, c’est l’abondance avec toi, sans luxe, et le désert avec lui avec des cadeaux pompeux qui ne servaient à rien pour manger tous les jours et avec un père qui disparaît si je me retourne !

Il allait répondre à la volée, mais il s’est retenu. Les dernières paroles de sa petite fille ont brouillé son chemin de pensée. Il a souri discrètement, ses paroles le flattaient aussi, il a rougit en silence. Ila n’était pas, d’habitude, très expressive, mais plutôt du genre taciturne et discrète. Elle avait pris ce geste depuis qu’on lui avait dit qu’il fallait qu’elle travaille, elle avait seulement répondu « très bien, papi, mamie, je le ferai pour nous », comme si elle était devenue adulte en un instant.

– Ne parle pas comme ça, ma fille.

– Je ne veux pas de lui !, crie-t-telle

– Il va revenir, tu le sais, dit-il avec un regard dans le vide et la tenant dans ses bras, comme s’il parlait de l’orage d’automne qui inonde la ville ou du volcan Popocatépetl qui exhale ses cendres, au hasard des années. La contingence totale.

– J’ai quitté mes études après le collège parce que ma mère était morte et que mon père ne donnait pas un sou, alors que je savais qu’il vivait bien. Une fois, j’ai fait le mur pour aller voir l’adresse que j’avais trouvée sur une facture dans sa boîte à gants ; pendant l’une de ces virées où il m’emmenait avec lui, parce qu’il en était obligé, quand vous le lui demandiez. Il me laissait toujours dans la voiture, parfois pendant des heures, pendant qu’il parlait avec des mecs qui avaient toujours l’air bizarre. Ils me faisaient peur. Une fois, j’ai vu un chien dans la voiture de l’un des gars avec qui mon père avait rendez-vous. Ils ont parlé pendant des heures et j’étais là, à l’attendre en écoutant de la musique à la radio et mes deux poupées que je n’aimais pas, même s’il était persuadé du contraire. J’ai toujours préféré les jeux de garçon. Le chien aboyait de temps en temps et le propriétaire se retournait pour voir ce qu’il lui arrivait et le faisait taire. Moi, mon père, ne s’est jamais retourné vers la voiture pendant tout ce temps ; il attendait que le mec finisse et continuait la conversation. Je me suis senti comme un chien, et encore moins. C’est ça, un père, papi ? Tu lui aurais fait ça ? J’ai pris la facture. Je l’ai gardée et je me suis rendue à l’adresse. Tu connais, toi, cette maison à la Purificación ?

– Non. Je ne suis jamais allé. Il m’en a parlé, mais on n’a jamais trouvé le temps…

– J’en étais sûre ! Je te rassure, papi, moi non plus, il ne m’a jamais invité. Il me disait depuis mon enfance que la maison était en construction, qu’un jour il allait la finir, qu’il ne manquait plus que ceci, que cela, mais qu’on y était presque… Et après il faisait des promesses comme il faisait des cadeaux : dans ses moments de culpabilité, de fragilité, d’ébriété ; quand il se faisait larguer ou qu’il perdait de l’argent au jeu. Je savais distinguer les deux. Quand il perdait en amour, il disait qu’il revoyait sa vie de fond en comble ; quand c’était le jeu, il était anxieux et s’énervait pour tout et n’importe quoi. Quand c’était le premier, il me faisait des cadeaux féminins ; quand c’était le deuxième, il me donnait de l’argent, bizarrement. J’ai arrêté de chercher une logique. C’est pour ça que j’ai appris à profiter de lui et à me réjouir quand il perdait ses paris. Selon les humeurs, je calculais ma demande. Ce qu’on pouvait avoir, parce que tu sais mieux que moi qu’il était con, macho et radin. Tu pourrais le laisser revenir, toi, comme ça, comme si de rien n’était, papi ?

– Je ne sais pas. Et elle comment, cette maison ?

– J’aurais voulu ne pas avoir à te le dire. J’avais décidé de ne pas t’en parler, d’autant plus que j’ai appris qu’il l’avait laissée à l’une de ses maîtresses après sa mort. C’est le notaire qui m’a appelé. Rien pour nous, tu te rends compte ? Il s’en fout de nous, on a toujours manqué de tout et il n’a jamais été foutu de nous aider. Comment elle est, cette maison , papi? Alors, quand tu as treize ans et que tu vis dans une minuscule maison à même la brique, sans chauffage et avec de la terre battue dans la cour, ça te paraît gigantesque . De la même taille que l’indifférence de mon père, qui vivait comme un roi et mentait comme l’éternelle victime, comme le plus misérable des mendiants. C’était une maison immense, papi, orange, à deux étages et avec un jardin. On aurait très bien pu tous vivre là-dedans à l’aise, mais non, il la voulait pour lui.

– C’est pour ça que tu étais toujours méchante avec lui ?

– Méchante ? Tu parles, j’étais à sa hauteur, et encore ; j’ai appris de lui à manipuler les gens, sauf que je n’aime pas ça. Ça prend trop d’énergie et il fallait travailler pour nous trois. Comme vous l’avez fait pour moi. Elle était très grande même, cette maison. Va savoir qui habite là-dedans maintenant, laquelle de ses femmes, peu importe, dans tous les cas, pas nous.

– Elle était belle, la maison ?

– Oui, papi, très belle.

– Tu es sûre que c’était la sienne ?

– Il n’y a pas qu’une fois que je suis allée. Parfois je guettais, c’était devenu une habitude personnelle, de temps en temps. Je le voyais franchir le portail, une femme l’attendait toujours, pas forcément la même, mais avec le même geste, à son service, quand il arrivait dans sa grosse patrouille. « Les fédéraux ont les meilleures », il disait tout le temps ça. Il m’arrivait de lui poser des questions sur sa maison, de jouer un peu avec lui, de le voir mentir avec une naturalité désinvolte et en souriant, en rajoutant des anecdotes sur le chantier infini. Je n’ai jamais vu quelqu’un mentir autant que lui, avec une aisance qui m’effrayait parfois ; je savais de moins en moins qui était vraiment cette personne, comment déceler le vrai du faux. Quelques fois je le suivais après nos rencontres, après avoir entendu des récits sur son travail qui le payait mal et qui l’empêchait de finir la maison. Une heure après, je le voyais de loin faire sa vie dans cette maison. Même quand je lui disais qu’on mangeait à peine et qu’on n’avait même pas d’argent pour le gaz. Alors il me filait un billet, mais jamais assez pour acheter quelque chose en entier : la moitié d’une bouteille de gaz, deux tiers de l’électricité, mais jamais une facture entière. C’est vraiment un crevard. Qu’il aille se faire voir !

– Mais il va revenir, Ila. Il va revenir !

– Mais pour quoi faire ? Qu’est-ce qu’il attend de nous ? Le pardon ?

– Qu’est-ce que j’en sais, Ila. Mais il reste ton père et mon fils.

– Et bah, justement, non ! Ce type n’est pas mon père. Et il ne peut pas m’obliger à être sa fille. Ou quoi ? Il va me kidnapper pour que je sois sa fille ? Il ne manquerait plus que ça.

– Ne dis pas ça ! Il ne ferait jamais ça.

– Ah bon ? Et toi, avec ce que je t’ai dit sur la maison, qu’est-ce que tu en penses maintenant ? De quoi est-il capable ?

Il n’a pas répondu, des larmes ont coulé sur ses joues, celles de toutes les misères endurées, les nuits au froid, la frigo vide par intervalles, quand Ila était malade, alors qu’ils étaient trop vieux pour travailler.

Il avait toujours été ferronnier, mais le matériel du métier ne lui avait jamais appartenu et sa femme avait toujours fait le ménage, même les seaux n’étaient pas à elle. Aucun n’avait étudié et savait à peine lire et écrire. Pas de retraite non plus. Au Mexique, la retraite est un privilège que peu de gens ont, tout comme la sécurité sociale.

Il s’est remémoré les peu de fois où il avait mis son orgueil de côté pour demander de l’aide à son fils. Comment oublier l’attitude toujours compréhensive de sa part, mais qui aboutissait sans équivoque en excuses, justifiées par d’innombrables difficultés, pour finir par donner un ou deux billets à son père, pour passer le jour, mais pas plus, tout en disant que ça le mettait dans l’embarras, mais que c’était à ça que servait la famille, à se serrer les coudes pendant les périodes de galère, puis il l’embrassait sur le front, comme à un gamin tout en lui disant « je t’aime, papa », tandis que lui, il pensait à quelle nourriture il achèterait avec ces miettes pour eux trois.

Il a fondu en larmes.

– Tu es sûre de ce que tu dis, Ila ? Tu en es vraiment, vraiment sûre ?

– Malheureusement, papi. Il l’a fait et ça ne s’efface pas. Il n’a jamais su que je le savais. Je suis même allée après sa mort, voir la femme avec les deux enfants qui, va savoir, sont peut-être tes petits enfants. Il voulait vivre sa vie, alors qu’il vive sa mort aussi. Tu as peut-être encore un fils, mais moi, je n’ai plus de père, ou ce n’est pas lui ; mon père c’est toi, papi.

– Mais il va revenir !, dit-il avec résignation et crainte.

– Il ne peux pas m’obliger à être sa fille, il n’a pas voulu de moi de son vivant ; je ne veux de lui que mort. C’est tout ce que j’attends de lui à présent, qu’il reste mort.

– Ce n’est pas possible, ma fille, ce n’est pas possible… Je suis désolé. J’ai peut-être…

– Ce n’est pas de ta faute, papi, les gens deviennent cons et font leurs choix ; tu lui as donné la même chose qu’à moi. Tu n’es pas un macho comme la plupart d’hommes de ce pays. Il est tout ce que tu n’es pas. Qu’il aille se faire foutre ! Et s’il insiste, je le tue, qu’il arrête de faire chier pour de bon !

– Ne dis pas des choses comme ça, Ila, ne deviens pas comme lui… Une maison… Je te jure, alors qu’on crevait de faim… Ce n’est pas possible !, il éclate en sanglots.

– Si, papi, je suis désolé, mais c’est vrai.

– Je veux l’entendre de sa propre bouche.

– Il ne dira jamais la vérité, c’est un lâche, mais tu peux toujours lui donner rendez-vous à l’adresse de la maison. Si ça se trouve, il est maintenant là-bas.

– J’ai du mal à y croire, faire ça à sa famille, qu’est-ce que j’ai raté, Ila ?

– Rien, papi, rien, viens près de moi.

Il s’est blottit dans ses bras en pleurant, son nez coulait à flots.

Deux semaines se sont passées avant la nouvelle apparition de son père. Deux semaines à parler avec son grand-père sur leur position respective. Il ne pouvait pas lui refuser la parole, c’était son fils, et elle le tuerait s’il insistait trop. Elle comptait l’effacer de sa vie, mais elle ne voulait pas faire plus de peine à son grand-père. Sa grand-mère continuait à nier la situation et ils avaient cessé de lui en parler. Elle refusait tout en bloc, une vraie muraille. Il n’ont pas insisté.

Ila a accepté de le voir, pour faire plaisir à son grand-père qui ne cessait pas de pleurer depuis, en cachette, pour ne pas inquiéter sa femme.

Tout ce qu’elle voulait c’était une réparation pour les dommages existentielles, comme si cela pouvait se guérir avec des sous, mais elle en avait encore besoin et elle ne comptait plus passer par des interstices et des bonnes manières avec un mort.

Elle est montée à l’arrière de sa voiture. Sa proximité la rendait malade de haine. Le fait de le savoir vivant l’insupportait au plus haut point, lui donnait des envies de meurtre, lui hérissait la chair.

– La mort n’est pas toujours très juste, se dit-elle, faut repasser derrière, putain de mauvaises herbes !

Elle craignait son retour. Il lui avait appris à tirer, c’était l’une de seules choses qu’elle aimait faire avec lui, faire le cowboy et essayer de butter des cannettes oubliées. Il fallait bien avoir un avantage à être la fille d’un délinquant armé. Il lui avait appris à manier une arme, avec un certain dédain, après tout, c’était une fille, sans savoir qu’aucun détail ne lui échappait.

Elle n’oublierait jamais le poids létal dans la main et la poussée après un tir ; la fumée qui s’en dégage, métallique, la sensation d’être invincible. C’était l’une de seules fois qu’elle le voyait sourire avec naturalité et qu’il semblait aimer sa présence ; le peu de fois où elle a ressenti qu’il était fier d’elle, parce que « pas toutes les filles ne savent tirer, ma fille, tu es forte, hein ! ».

C’était devenu le seul lien qui les unissait. Quand il voulait la radoucir après un manquement, comme il y en a eu tant, il lui proposait d’aller tirer dans un terrain vague, de ses douze à ses vingt ans, quand il a disparu pendant trois ans, avant de revenir, pour se faire enterrer quatre ans plus tard.

Si tu demandes un peu, c’est facile de trouver une arme au Mexique. Elle redoutait tellement sa présence et souhaitait en même temps sa mort, qu’elle s’en était procurée une avec un ami. Ila était une belle femme intelligente et discrète dans ses manières, elle avait beaucoup d’amis, certains pas fréquentables, comme son père, mais qui étaient toujours prêts à l’aider.

La voiture roulait . Ils ont parlé brièvement de ses grand-parents. Il commençait à citer les avantages des retrouvailles, après une période d’absence, par rapport aux gens qui se voient tous les jours quand elle l’a pointé avec le flingue. Il a vu ses cils se contracter à travers le rétroviseur, il est devenu blême.

– Ila, qu’est-ce que tu fais, là ? Arrête avec ça sinon !..

– Sinon, quoi ? Je vais te tuer ? Tu vas mourir ? Laisse-moi rire ! Tu es pitoyable !

– Ila, les armes ne sont pas des jouets !

– Tu ne disais pas ça quand j’étais plus jeune. Tu as peur maintenant? Les chiens ne font pas des chats, hein ? Hijo de tigre, pintito ! Je t’écoutais avec attention, elle est bien chargée, t’inquiète, et je la tiens fermement, et le verrou de sécurité, je l’ai enlevé; la gâchette est prête, tout comme tu me l’as appris !

– Baisse cette arme, Ila !

– Pourquoi ? Parce que je peux te faire confiance ? Conduis, connard !.. Combien ça vaut pour toi d’avoir pleuré un mort ? Et tes parents aussi ? Donc, ça, fois trois. Plus les frais de l’enterrement qui ne se sont pas payés tous seuls. Tu es vraiment ignoble ! Tu es une pourriture ! Tu ne vaux rien. Le mots me manquent. Tu as pensé au suicide ? Comme ça, tu ferais plus chier ! Ça me donne la gerbe de te voir !

– Ila, on se calme !

– Ta gueule ! Conduis ! Ta gueule !, elle appuie le flingue contre sa tempe, la gâchette est prête ; De quel droit tu me demandes ça? Ferme-la !.. Je veux de l’argent pour un commerce, pour qu’on arrête d’avoir faim, tes parents et moi ; tu sais pas ce que c’est, ça ; et tu ne le sauras jamais ; parce que les morts ne mangent pas… Après, tu disparais et tu ne me parles plus jamais de ta putain vie, sinon, je te butte et je butterai ta femme et tes enfants, si tu en as d’autres ! Et cette fois-ci tu pourriras pour de bon! Tu as compris ? Tu ne m’as fait que du mal quand tu étais vivant ! Je te préfère mort ! Tu vas voir mon grand-père, mais jamais à la maison ; tu n’as pas le droit de parler avec ma grand-mère, sinon, je te tue ! Pour elle, tu es mort, comme pour moi, on ne veut pas de toi, tu brises tout ce que tu touches. Quel Coronavirus ? Tu es loin devant, salopard ! Rappelle-toi, ta fille est morte, comme toi. Arrête-toi là ! Là, j’ai dit ! Tu peux crever, je ne clignerai pas des yeux, mais tu me files l’argent avant. On va voir si tu arrives à faire un seul truc bien de ta putain de vie misérable, dit-elle en sortant et en claquant la porte de la voiture.

Elle revient, rouvre la portière et crie :

– La prochaine fois, crève pour de bon, vieux chien de la casse ; tu n’es bon qu’à ça, et marche à l’ombre, connard!, dit elle en reclaquant la portière et en tirant sur la vitre arrière avec le flingue. La voiture démarre en trombe.

Quelques semaines plus tard, une carte bancaire est arrivée par la poste au nom d’Ila. Ils ont tout caché à sa grand-mère, elle ne voulait pas en entendre parler, comme depuis le jour où il s’était pointé sans prévenir, même si elle ne l’avait pas vu. Elle semblait avoir tout effacé de sa mémoire, pas comme eux, qui ne pensaient qu’à lui depuis. Ils n’ont pas insisté. Chacun avait pris sa position sans pression de la part de l’autre. Ils s’entendaient à mille merveilles, eux trois. Ils n’avaient besoin de personne, ils avaient juste besoin d’argent.

Ila a monté une épicerie dans le quartier en quelques mois. Elle a pu quitter le cyber-café et les revenus sont devenus constants au bout d’une année et demi, quand elle a fini de rembourser le crédit des fournisseurs ainsi que les équipements de base, notamment les frigos et les présentoirs.

Elle était sa propre cheffe et son salaire s’était multiplié par dix, par rapport à son ancien boulot. Son père avait fait une tentative pour la recontacter par téléphone, mais elle avait répondu : « je vais te tuer, connard ! ». Elle avait repris le flingue avec elle, mais il n’avait pas insisté.

Son grand-père disait aller voir un vieil ami de temps en temps. La grand-mère ne posait pas de questions. Elle était occupée à essayer les cadeaux de sa petite fille, qu’elle voyait plus épanouie que jamais et pour laquelle elle se réjouissait à faire tout genre de vêtements avec sa nouvelle machine à coudre. Elle a raconté à son grand-père l’incident le jour même, mais elle n’avait plus reparlé du sujet par la suite. Il avait compris et ils vivaient plus à l’aise depuis quelque temps. Son petit comptoir était son royaume, là où elle commandait et personne d’autre. C’était déjà ça de gratté à la mort. Ça lui laissait le temps d’étudier, elle préparait son Bac en formation à distance, et elle voulait continuer ensuite. Elle ne savait pas trop quoi, infirmière peut-être, comme ça elle accompagnerait mieux ses grand-parents pour la fin de leur vie. Elle verrait bien. « Qu’il aille au diable et qu’il reste bien là-bas ! »

– C’est combien le litre de lait, jeune fille ?

– Vingt pesos, madame, ou quatre pour soixante-dix.

– Vous êtes très belle, ma fille!

– Merci, mamie, vous êtes gentille.

– Je vous prends les quatre !

– Avec plaisir. Je vous les mets dans le cadis, attendez, je fais le tour du comptoir, je pose mon livre et j’arrive…

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Une réflexion sur “Coucou, ma fille

  1. Bravo ! Récit très bien construit et haletant. Par contre, attention aux temps du passé ! Essaye plutôt d’utiliser le passé simple et l’imparfait. Le passé composé est moins approprié.

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