Fleurs de moniato

On se disait bonjour depuis quelques mois, mais on avait à peine parlé. C’était le seul sans-abri de la petite rue où j’habite depuis peu dans le 9ème arrondissement de Paris. Il dort sous un petit toit d’une ancienne boucherie spécialisée dans les tripes et les volailles que personne n’a ouverte depuis des décennies et dont il ne reste que la façade peinte entièrement à la main, à la typologie du vieux Paris, annonçant les produits qui défilaient quotidiennement autrefois. Tous les soirs, il arme et démonte son camp sous ce petit abri pour attirer le moins possible l’attention du voisinage. La rue est spécialement calme pour la ville.

Je savais qu’il parlait castillan parce qu’avant moi, Lucas avait occupé cette chambre de bonne au sixième étage pendant plus d’un an et l’entendait jurer de temps en temps dans notre langue avec un fort accent espagnol et une voix de ténor maudit, « quand il perd la boule, c’est pas joli à entendre… Je ne voudrais pas être celui sur qui il crie », m’avait-il raconté. Il savait que je parlais espagnol, on se saluait dans notre langue depuis le début. Il a vu juste, je pense, ou alors il nous a entendus l’une des fois où j’ai rendu visite à Lucas.

Ce jour-là, j’avais oublié le concentré de tomate que m’avait demandé S. pour préparer un couscous avec les légumes que nous venions d’acheter au rabais dans un magasin bobo, qui vendait sur Internet ce qu’il ne parvenait pas à vendre sur place à un prix exorbitant, pour quelques sous via un smartphone. C’est pourquoi j’attendais à la porte du supermarché du coin avec la boîte pleine de légumes de saison dont n’importe quelle mère aurait été fière. Il ne manquait que les bières et la tomate.

Comment allez vous ?

– Bien, tout va bien, et vous ?

– Pareil, alors ? Vous avez un lapin à la maison ?

– Pourquoi ?

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Garabatos / Gribouillis

Plumón y acuarela, A4; Feutre et aquarelle; Pável García, 2020

Así comienza esta rama, pronto habrá calcomanías y originales, y lo que surja en el camino. Nos vemos pronto por los muros y vidrios de la ciudad. Para los tiempos que corren, un nuevo alfabeto por crear.

Les mots étaient déjà là, maintenant ils prennent de la couleur: bientôt des auto-collants et des originaux et ce qui s’offrira à nous. Pour les temps qui courent, un nouvel alphabet à venir.

Graphisme: Hannah Sebal

Y mientras tanto, unos misisipis del gran Bejo:

et en attendant, quelques mississipis  de BEJO (english subtitles): Lire la suite

Coucou, ma fille

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Blutch. Sans titre. 2010. © Dargaud

« Hijo de tigre, pintito ».

Dicton Populaire

Un jour, au retour du travail du cyber-café et sur le chemin vers chez elle à Texcoco, Mexique, Ila a croisé, au coin de la rue, son père qu’elle avait enterré deux ans plus tôt. Son portable est tombé par terre et il s’est brisé. Elle était en train de répondre à Clara, concernant son copain macho, qu’elle lui conseillait de quitt…

– N’aies pas peur, Ila. C’est bien moi, ton père, je ne suis pas mort, lui dit-il en la tenant par l’avant bras. Elle se défend et crie :

– C’est quoi ce bordel ?, elle pleure à l’instant ; c’est quoi ce bordel ?, elle se tient la tête entre les mains et crie encore ; t’es qui, toi ? Mon père est mort ! T’es qui , toi ?, elle s’éloigne effrayée.

– C’est moi, Ila. Je ne suis pas mort, j’ai dû me cacher pendant tout ce temps. On voulait ma peau.

– Quoi ? Et moi, j’ai enterré qui alors ? Et j’ai pleuré la mort de qui ? C’est pas vrai, c’est pas vrai ! tu n’es pas là ! C’est pas vrai, c’est pas vrai ! J’ai vu les photos de ton corps criblé de balles, comme ça devait arriver quand tu traites avec les narcos et que tu es un flic corrompu et un mauvais père, comme toi ! Non, ce n’est pas vrai ; ce n’est pas vrai, tu n’es pas mon père !

– Ila, je ne pouvais rien te dire, sinon on vous aurait tué, toi et toute la famille. Tu sais qu’on est au Mexique, la vie ne vaut rien ici ! Tu niques les autres ou tu te fais niquer!

– Oui, et quand tu meurs tu niques tes proches quand t’es un mafieux. Des gens sont venus nous pointer avec des mitraillettes, notre seul tort était de t’avoir connu. Tu étais un truand ! Un sale voleur en uniforme ! C’est pour ça qu’on t’a tué ! Et tu n’avais rien à foutre de nous ! Quand est ce que tu m’as filé de l’argent ? Noooooon ! Tu venais que quand tu étais bourré et que tu te sentais coupable de m’avoir abandonnée avec les grand-parents après la mort de ma mère. Tu m’a sauvée, si tu veux, la vie avec toi aurait été un enfer, connard ! T’es pas mon père ! Mon père est mort et je l’ai enterré ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! C’est pas vrai tout ça !

– Ila !, il la prend par le bras. Lire la suite

Chat qu’un sa flaque

Ma chatte et moi, on est pareil:

elle a sa gamelle pleine d’eau

mais elle préfère quand même

la flaque qui stagne sur la terrasse,

et sortir par la fenêtre,

et moi les bières sur le trottoir,

voir les gens qui passent;

et aucun n’a tort,

et on est d’accord:

le luxe, c’est pour les beaufs,

et la classe, pour ceux qui vivent,

où qu’ils soient

et tels qu’ils sont.

C’est elle qui me l’a appris.

La flaque, c’est dans la tête,

l’abondance: Lire la suite

Des chiens sur les toits et des chats en carton

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Quand j’ai commencé à en avoir assez de la question « et alors, le Mexique c’est comment ? », vu qu’elle revenait très souvent, j’ai cessé d’essayer de faire un vrai topo, mais je n’avais pas non plus envie de dire simplement « bien ».
Je partageais alors certains détails qui me venaient à l’esprit selon la conversation et qui m’amusaient, par exemple, la décoration porno-religieuse qui est très répandue chez les chauffeurs de bus, pour qui ce lieu mobile est leur maison. Le crucifix ou l’effigie à  l’avant, et le calendrier porno sur le côté gauche, du côté du cœur.
On ne peut jamais lire dans les transports en commun. La cumbia à fond et la conduite saccadée ne sont pas l’idéal pour la concentration. Par contre, les paroles des chansons, même si l’on veut pas, on s’en rappelle à vie.
Ou bien, le camion poubelle qui annonce son arrivée avec une grosse cloche et qu’il faut rattraper sinon il poursuit sa route et nous laisse avec nos déchets à la main, et devant rentrer avec jusqu’au prochain passage ou ramener soi-même à une décharge, qui n’est souvent qu’un terrain vague « autorisé » par la mairie.
Ou la fois où j’ai vu un chien errant traverser la route en empruntant le pont piéton, alors que les humains risquaient la peau en se faufilant entre les voitures, juste parce qu’ils avaient la flemme de monter les marches et qu’ils sont, pour la plupart, obèses dans ce pays.
Il arrive souvent, surtout en ville, que les gens mettent leur chien sur le toit. Lire la suite