P’tite trace de Miguelito

peintre-de-rue-11

Seth, 2016?, Paris XIII

Une mère affolée arrive avec son enfant au cabinet d’Oliverio. Pendant l’entretien préalable, elle lui fait part des épisodes convulsifs de son fils, mais surtout :

– J’ai eu un appel de l’école et j’ai été convoquée parce qu’ils l’ont vu préparer et prendre une trace de Miguelito (poudre acidulée, salée, sucrée et pimentée, vendue comme bonbon) dans les toilettes, et une autre fois sniffer le graffite du crayon. Je ne sais plus quoi faire. Je l’ai aussi vu faire à la maison. Où est-ce qu’il a pu apprendre ça ? Je suis démunie (sanglots).

Il a dû prendre du souffle pour ne pas rigoler à l’image de l’enfant faisant semblant de se droguer. Il lui est venu à l’esprit le souvenir de lui-même faisant le même geste, mais avec de la poudre de craie à l’école primaire.

– Est-ce qu’il regarde la télé, madame ?

– Bien sûr, comme tous les enfants.

– Et vous surveillez ce qu’il regarde ?

– Je crois, oui.

– Est-ce qu’il va sur internet ?

– Plus que la télé, alors là… Indécrochable.

– Peut-être que les idées viennent de là, à moins que vous-même… Lire la suite

Ma part du ghetto IV: Le Quinceañero

quinceanera-photos-graffiti-artLa famille de mon beau-père, Juan, que j’ai connue à partir de l’âge de dix ans, lorsqu’il s’est marié avec ma mère, avait un fort penchant pour les fêtes et les réunions hebdomadaires. Ils aimaient bien danser après le repas, ce à quoi je n’étais pas habitué dans la famille de ma mère, ni dans celle de mon père, ni de ma belle-mère.

Je trouvais ça amusant même si je n’ai jamais aimé danser la cumbia, ni la salsa, ni la banda, ni le merengue, ni la bachata. Moi, depuis ma première boum, aux alentours de douze ans, j’ai toujours préféré les boîtes de nuit pour bouger son boule, même en journée. C’est pourquoi je déclinais la plupart des invitations de mes tantes pour que j’apprenne à suivre le pas, « au moins de la cumbia, qui est le plus simple », disait souvent tata Denice. Avant que je n’apprenne que cela servait à draguer, je ne voyais pas l’intérêt, encore moins avec mes tantes.

J’y étais pourtant contraint de danser au moins une demi heure par réunion familiale. Au début tata Victoria a dû me tirer par le bras pour m’arracher à la chaise à laquelle je m’agrippais comme un chat en disant « tata… », ou sinon c’était une autre ; J’ai compris que ça ne servait à rien les « laisse-le tranquille, il veut pas, il veut pas » de certains de mes oncles qui n’aimaient pas danser non plus mais qui n’insistaient pas trop au risque de se voir proposer la piste à ma place.

Dans la cousinade on n’était que deux garçons et huit filles. Ils habitaient tous Mexico centre et ne se réunissaient pas par devoir catholique, ils n’étaient pas vraiment pratiquants, mais parce que cela leur plaisait et les anniversaires étaient une de leurs spécialités.

La vague des quinceañeras est arrivée. Ils ne faisaient pas tout le rituel, mais ils avaient quand même transformé mes quatre cousines aînées, une ou deux ans plus âgées que moi, en cette petite princesse qu’on « présente à la société ».

Les Quince años, c’est le jour où la fille en question est officiellement à choper, où elle passe de la puberté à être une femme op, et c’est le père qui le dit devant tout le monde, après la messe préalable à la fête.

Dans les campagnes et les quartiers populaires, c’est une fête à la hauteur d’un mariage en termes de faste et se constitue d’une série de rituels tels que « le dernier jouet », souvent mis en scène avec une balançoire où la quinceañera monte pour le recevoir de la main de son père ou de sa mère, sous fond de musique tragique, avant de le quitter définitivement, pour entamer la valse avec le père, puis avec les parrains et marraines qu’ils enchaînent après l’ouverture.

Ensuite le père fait un discours où, très consterné, il constate l’évidence : sa princesse a grandi et il ne peut plus la retenir, il la « présente » donc à la société. Pour quoi faire ? Le père ne veut souvent plus savoir et préfère boire et danser après la pièce montée et le défilé des cadeaux.

Dans certains cas, il y a une série de danses chorégraphiques de la fille devenue femme tout d’un coup qui change souvent la robe de princesse pour une tenue sexy, pour commencer.

Pour mes oncles et tantes c’était avant tout la possibilité festoyer. Sauf une, il n’y a pas eu de balançoire et les discours étaient moins dramatiques que ceux que j’avais pu entendre dans le sud du Mexique et la fête ne rassemblait tout un village, même si deux oncles s’étaient endettés pour payer le salón à la hauteur de l’occasion.

Mes cousines semblaient aimer, moi, je m’en foutais jusqu’au dimanche où une de mes tantes a dit :

– C’est l’anniversaire de ce jeune homme dans deux mois, il va avoir quinze ans, et si on lui faisait aussi une fête ? Ça peut être rigolo. Lire la suite

Morphine à volonté

Allongé sur le lit d’un hôpital miteux, c’est le premier moment que j’ai eu pour penser à comment et quand étais-je arrivé à me casser la jambe. J’attendais que l’anesthésie passe et ça n’allait pas être tout de suite. Je ne sentais rien à partir du cou. Ce n’était pas une sensation agréable, ça grattait, je pouvais bouger, mais tout était engourdi. C’était angoissant et il fallait donc se distraire avec d’autres pensées.

Quelque chose m’a semblé clair, ça était allé trop loin, et ça n’avait pas été pendant l’instant stupide où mon pied s’est coincé sur la base d’une grosse pierre que je m’étais cassé la jambe, ni au moment où je suis tombé en avant, laissant la jambe derrière moi. Non, j’avais commencé à me casser la jambe avant de me plier en deux et d’exécuter ce tour étrange en l’air pour libérer mon pied. Par terre, je pouvais voir la semelle de ma chaussure dans une position où je n’aurais pas dû pouvoir le faire. La douleur était déjà insupportable et amplifiée par cette vision anormale de mon corps quand mon pied pointait vers moi. À partir de cet instant, je n’ai pas pu penser normalement.

Heureusement, ou pas, il y avait deux autres gars avec nous. Jusqu’au moment du pied coincé, je n’avais pas réussi à savoir lequel des deux était celui qui avait invité mon quasi-ex-copine boire des coups dans un mirador pré-hispanique. Moi-même, j’avais emmené des filles à cet endroit depuis le collège. Et ça marchait toujours. Bien sûr qu’elle ne m’avait pas invité. Elle avait seulement dit « on n’est plus ensemble » et « je vais aller boire des bières avec un ami, et un de ses amis ». Rendu au point où on était, cela revenait au même, je ne connaissais aucun des deux, tout au plus les intentions de l’un d’eux. C’est pour ça, en fait, que j’étais là, plus que par l’envie de monter aux bains de Nezahualcoyotl observer la vallée de Mexico, avec sa couche grise de pollution entre la planche de béton, les montagnes et le ciel. Lire la suite

Trimballeurs

Tengo los lagos, tengo los ríos,
tengo mis dientes pa’ cuando me sonrío,
la nieve que maquilla mis montañas,
tengo el sol que me saca y la lluvia que me baña

Un desierto embriagado con peyote
Un trago de pulque para cantar con los coyotes .
Todo lo que necesito,
Tengo a mis pulmones respirando azul clarito
La altura que sofoca,
Soy las muelas de mi boca, mascando coca

El otoño con sus hojas desmayadas
Los versos escritos bajo la noches estrellada
Una viña repleta de uvas
Un cañaveral bajo el sol en Cuba

Soy el mar Caribe que vigila las casitas
Haciendo rituales de agua bendita
El viento que peina mi cabellos
Soy, todos los santos que cuelgan de mi cuello
El jugo de mi lucha no es artificial
Porque el abono de mi tierra es natural

_____

Calle 13, Latinoamérica, 2011

_______________________________

Par José Narvaez

_____________________________________________________

Trimballeurs :
sachez que j’appartiens a la maison détruite des peuples.
Je descends de vos trimballeurs d’or
je descends des trimballeurs de villes,
je cherche sans cesse une demeure auprès des miens oui
ces miens sans demeure…
regarde mon ami(e) :
nous appartenons à cette terre
déracinée de l’attachement aux plantes; aux animaux;
à cette sagesse ancienne
égarée dans la modernité et dans l’urbanisme en chaîne.
Tout ceci fait malgré nous partie du processus.
Voici notre nouvelle identité personnelle qui se développe ;
accumulation de l’expérience: tu es un dédale.

Il nous faut absolument apprendre à repenser par nous-mêmes.

Trimballeurs:
depuis la mort, regardez votre reflet dans ce miroir tronqué:

regardez ce fruit que vous avez laissé, pourrir de main en main ,
sachez qu’un jour il redeviendra
un fruit du monde
sachez que nous aurons le courage de guérir
nous sommes ce nouvel entonnoir
par le monde prévu à cet effet.

Regardons nous, républiques de 500 ans!
Enfants rebelles des politiques de mort!
Comment?
Vous vous fâchez que nous n’acceptons pas ce nouveau bâton? Lire la suite

Milonga* pour une belle / Zitarroza / Milonga para una niña, 1970

Celui qui a vécu en expiant une peine / / El que ha vivido penando,

à cause d’un mauvais amour / / por causa de un mal amor

ne trouve rien de mieux / / no encuentra nada mejor,

que de chanter et de penser. / / que cantar y de ir pensando.

Et s’il a bien calculé / / Y si anduvo calculando,

quelle culpabilité pourrait-il avoir eu / / qué culpa pudo tener,

lorsqu’il voit qu’une femme / / cuando ve que una mujer

ne connaît pas d’obligations, / no conoce obligaciones,

qu’elle se console avec des chansons / / se consuela con canciones

et qu’elle oublie d’aimer. / / y se olvida de querer.

C’est pour ça, ma belle, je te prie / / Por eso, niña, te pido

de ne pas me garder rancune. / / que no me guardes rencor,

Je ne peux pas te donner de l’amour / / yo no puedo darte amor,

et toi, tu ne peux pas me donner de l’oubli. / / ni vos podés darme olvido.

Je savais qu’à la moindre distraction / / Yo sé que en cualquier descuido,

j’allais heurter le sol, / / me iba a bolear contra el suelo,

et même si tu m’offres ton épaule, / / y aunque me ofrezcas consuelo

je ne peux pas l’accepter. / / yo no lo puedo aceptar,

Je peux t’apprendre à voler / / Puedo enseñarte a volar,

mais pas suivre ton envol. / / pero no seguirte el vuelo.


Je ne peux pas te tendre / / Yo no te puedo entregar,

un cœur éteint, / / un corazón apagado

quand celui-ci défaillit / / cuando falla el del costado

il n’y a rien à discuter. / / no hay nada que conversar

Il y a une façon d’aimer/ / Hay una forma de amar

qui est une sorte de conscience. / / que es un modo de conciencia

Il y a un amour qui est de la patience / / hay un amor que es paciencia

et un autre, qui n’est qu’aromatiser. / / y otro que es sólo aromar

Quel amour pourrait te donner / / ¿ Cuál amor te podría dar,

celui qui aime ton innocence? / / quien amara tu inocencia ?

Quand je te retrouverai / / Cuando te vuelva a encontrar,

nous pourrons nous sourire, / / nos podremos sonreír,

je préfère te voir partir / / prefiero verte partir,

tel que je t’ai vue arriver. / / como te he visto llegar.

Quand tu repenseras / / Cuando vuelvas a pensar,

qu’autrefois je t’ai connue / / que una vez te conocí,

et que rien que pour le plaisir, / / y que nomás porque sí,

je t’ai composé une chanson / / te compuse una canción,

ça chantera dans son cœur, / / cantará en tu corazón,

le petit peu que je t’ai donné. / / lo poquito que te di.

* Milonga: musique populaire de l’Argentine, l’Urugay et le Paraguay, proche du tango, mais de rythme plus rapide.

Traduction Pavel García