Du fennec aux étoiles

fennec_fox_by_ali_radicali-d4b4m7x

Ali Radicali

Depuis que je ne fume plus,

je rêve.

J’ai vu un fennec

pour la première fois,

j’étais content de connaître le nom

de ce demi-chien,

au moins en français,

ça n’existe pas

dans mon premier chez moi,

le sable ne fait pas le Sahara.

J’ai recroisé une amie de l’école primaire

avec qui on égrainait des chapelets

en espagnol,

enfants parmi les grands,

la litanie chez la voisine,

au rez-de-chaussée

de la cité,

divine,

tous les jeudis,

quant on croyait encore en dieu.

J’avais une petite balle fluo, Lire la suite

Des chiens sur les toits et des chats en carton

smallcite-des-enfants-logo2018

Quand j’ai commencé à en avoir assez de la question « et alors, le Mexique c’est comment ? », vu qu’elle revenait très souvent, j’ai cessé d’essayer de faire un vrai topo, mais je n’avais pas non plus envie de dire simplement « bien ».
Je partageais alors certains détails qui me venaient à l’esprit selon la conversation et qui m’amusaient, par exemple, la décoration porno-religieuse qui est très répandue chez les chauffeurs de bus, pour qui ce lieu mobile est leur maison. Le crucifix ou l’effigie à  l’avant, et le calendrier porno sur le côté gauche, du côté du cœur.
On ne peut jamais lire dans les transports en commun. La cumbia à fond et la conduite saccadée ne sont pas l’idéal pour la concentration. Par contre, les paroles des chansons, même si l’on veut pas, on s’en rappelle à vie.
Ou bien, le camion poubelle qui annonce son arrivée avec une grosse cloche et qu’il faut rattraper sinon il poursuit sa route et nous laisse avec nos déchets à la main, et devant rentrer avec jusqu’au prochain passage ou ramener soi-même à une décharge, qui n’est souvent qu’un terrain vague « autorisé » par la mairie.
Ou la fois où j’ai vu un chien errant traverser la route en empruntant le pont piéton, alors que les humains risquaient la peau en se faufilant entre les voitures, juste parce qu’ils avaient la flemme de monter les marches.
Il arrive souvent, surtout en ville, que les gens mettent leur chien sur le toit. Lire la suite

Trêve de rêves de rats

427722_1_m

Blek le rat, Le guerrier, 2017

Abdoul a un visage marqué, on ne sait pourquoi ni par qui, il n’en parle à personne de connu. Les rides se faufilent sur son visage comme les sillages d’autres vies. Les cernes font partie de lui, mais depuis quelques semaines elles grandissaient sur sa peau mâte et dure. Son collègue surveillant, venu d’ailleurs aussi, le rejoint pour fumer une cigarette pendant la pause, le moment où il peut poser le balai et enlever les gants.

  • Dis-donc, Abdoul, tu fais la fête dernièrement ou quoi ?

  • Non, je ne bois pas, moi, dit-il d’un fort accent marocain et il sourit. C’est les putains de rats.

  • Quels rats ?

  • Là où j’habite, il y a des rats juste à côté de ma chambre. Je suis au rez de chaussé et pile derrière il y a le local poubelles. Les rats doivent être partout, je les entends ronger. J’ai peur pour ma vie, j’t’ jure, j’ai peur qu’ils arrivent à rentrer par le tuyau d’aération et qu’ils viennent me mordre.

  • Ça pourrait vraiment arriver ?

  • Mais oui, je suis aller voir pendant la journée et il suffit de ronger un faux mur pour qu’ils accèdent aux étages et chez moi.

  • Et t’as pas prévenu le propriétaire ?

  • Je vais faire ça aujourd’hui, mais, comment le dire?, je n’aime pas parler au téléphone, ça me donne des frissons. ça me rappelle des mauvais souvenirs, quand je suis arrivé et que je devais répéter tout ce que je disais, encore pire au téléphone. Tu peux appeler à ma place ? J’ai attendu un peu mais je ne fais que des cauchemars, je ne tiens plus. Quand j’arrive à dormir je rêve qu’ils me bouffent. J’en peux plus.

  • Tu m’étonnes. Viens, on va appeler de la loge, je n’ai plus de forfait.

  • Et moi, même pas de portable.

Ils ont rit et fumé. Lui, une clope toute fine, « presque que du papier, c’est presque pas fumer ».

En appelant, il a appris que le propriétaire était injoignable pendant quelques jours. Qu’il faudrait attendre. Attendre quoi ? s’écrie Abdoul, quand le téléphone est raccroché.

Poulet rôti et un chat d’autrefois

   Hopper, Summertime, 1943

Je failli rater la station en raison d’une discussion intéressante avec deux des mes colocs qui allaient dans le métro vers la maison. Je suis descendu d’un wagon qui ressemblait plus à un TGV et sentait frais et propre ; pas comme le poulet rôti qui était dans ma main gauche, enveloppé dans le typique sac rose de la boucherie musulmane du quartier, halal bien entendu, se volatilisant un peu à travers le nœud papillon par lequel je le tenais.

Je n’avais pas faim, je suis sorti du métro et j’ai eu un malaise. Je me disais qu’il aurait mieux valu écouter mon propre conseil de ne pas fumer avant de sortir. Surtout parce que j’avais un rendez-vous. J’ai eu du mal à me saisir à la rampe. Je me suis accroupi sur les marches qui dirigeaient vers la sortie, quelques mètres plus bas.

Le malaise a fini par s’évaporer. Je me suis levé et j’ai ramassé le poulet de la marche inférieur où je l’avais posé. J’ai traversé l’entrée-sortie en me disant que cela ne servait à rien d’avoir un poulet quand on n’a pas moyen de le manger. Même pas du pain. Bien sûr que j’aurais pu croquer directement une cuisse, ou le blanc ; mais je savais aussi que je ne pourrais jamais finir le poulet en entier, ayant l’appétit modéré et plutôt une grande soif.

La rue de la station était celle où je devais me rendre. La question est que je ne voulais pas arriver au rendez-vous avec un poulet croqué et je n’avais pas le temps non plus de m’asseoir pour manger le poulet de façon propre, histoire de ne pas arriver avec du poulet de partout et les mains grasses.

Les maisons étaient toutes de couleurs différentes : violet, vert olive, beige, jaune, bleu ciel, gris, rouge Bordeaux.

Devant la grille de la maison blanche, une petite foule essayait de voir ce qui arrivait au dessus de la grille en bois. Il y avait des murmures. Je suis allé comme une abeille à une fleu, les humains aiment savoir « ce quisse passe ». Pour avancer plus vite, j’ai pris le poulet avec la main, le tenant par les cuisses. Mes doigts se sont enfoncés légèrement sur la chair plastifiée.

Deux curieux, éloignés du groupuscule, donnaient leur avis sur la situation avec un ton sérieux comme s’ils parlaient politique. J’ai pu entendre « ça va arriver », et « faut bien qu’on le voie ». L’un deux écoutait mais ne s’exprimait pas visuellement concernant ce qui lui était raconté, du moins je ne l’ai pas vu.

Ceux qui étaient devant la grille se tenaient au bord pour se soulever un peu, les talons levés, les yeux grand ouverts, le nez vers le haut. Il n’y avait que des hommes, habillés avec diverses tonalité de gris, des pantalons classiques, des chemises blanches avec le premier bouton ouvert, laissant voir les sous-vêtements, chaussés en cuir noir et semelles de celles qui font craquer le cailloux et crisper les poings en marchant, grinçants comme une craie au milieu d’un dîner parfait.

J’ai eu soudain moins envie de m’approcher. J’ai serré un peu le poing, les cuisses du poulet failli se détacher, surtout parce que je l’avais commandé bien cuit.

Ça grouillait, donc ça grinçait, donc, j’ai serré encore plus le poulet devant la laideur auditive de leurs pas. J’ai alors entendu un « miaaaaaauuuuuuuuuuuuuuu ». Lire la suite

à bord de la maison, sur le balcon

Hayao Miyazaki, Le château ambulant, 2004

 

 

Maeva m’avait prévenu qu’elle était sur le point de partir en soirée. Elle m’avait invité pour que je vienne avec elle mais je n’avais pas envie, car à peine étais-je arrivé du travail. Je me trouvais alors dans un de ces moments où on vient de déposer les affaires et où, le fait de penser à replonger dans la ville, semblait impossible.

J’ai décliné l’invitation et je suis monté dans ma chambre au quatrième étage de l’étroite maison haute qu’on habite, rue Franklin. Les quatre chambres ont une fenêtre qui donne sur la rue. J’ai déposé mon sac, j’ai pris une cigarette et je me suis dirigé vers l’étroit balcon de la fenêtre. Celui-ci est conçu pour qu’on tienne debout, appuyé sur la balustrade, mais non pas pour fermer la porte derrière soi sans déclencher une sensation de métro en heure de pointe.

Malgré cela, j’ai fermé la porte. Il fallait donc s’asseoir, le dos tourné vers le coté étroit du parallélépipède, le corps longeant la porte et la balustrade. Quand j’avais trouvé une position confortable et m’apprêtais à sortir le briquet pour allumer ma cigarette, Maeva a fermé la porte à clef. Le son est monté en rebondissant d’une façade à l’autre de la rue, jusqu’au quatrième étage. Elle ne m’avait pas prévenu qu’elle prendrait la maison avec elle ce soir. Elle a dû l’oublier parce qu’elle sortait fêter la réussite de son examen. C’est vrai que je ne suis même pas passé par la cuisine, où j’aurais pu trouver le mot, si elle en avait écrit un.

Élucubrations de déracinement de maison, oui, j’appellerais ça comme ça, ce premier mouvement de la maison quand elle se prépare pour suive son maître. Elle se lève d’abord à la vertical, pas beaucoup, d’un peu plus d’un mètre, pour sortir ses extrémités, tel un arbre qui deviendrait bipède.

Comme on ne prend jamais la maison quand il y a quelqu’un dedans, j’avais oublié que la secousse est considérable. On en a eu tous le droit à un moment donné, depuis le temps qu’on habite ensemble, sauf elle.

La maison a commencé à la suivre. Je m’attendais à ce qu’on fasse un boucan terrible, mais les pas de l’immeuble étaient silencieux et il n’y avait pas de circulation dans les rues. C’est pour ça qu’elle ne s’est pas aperçue que la maison allait derrière elle depuis chez nous, soit depuis dix rues. Lire la suite