Ma part du ghetto II: Le Coq ou le graffiti débarque

bando-bloc

Bando, 199-

Le manque de victoire

forge mon caractère,

mon territoire ne va nulle part,

normal, je me perds

_________________________

Casey, Rêves illimités, 2010

C’est en sixième que j’ai rencontré Le Coq. Il portait déjà ce sobriquet quand ont nous a placé à côté en classe. Il habitait de l’autre côté du terrain de foot, à l’opposé de mon immeuble. Il pratiquait aussi le basket, mais on ne s’était jamais vu. C’était une question de groupe d’amis.

J’ai remarqué qu’on ne disait pas bonjour aux mêmes personnes. Nos cercles se sont élargis. On s’entendait bien. Il dessinait, moi, j’aimais lire. On pouvait passer du temps ensemble sans se parler. C’était la première personne avec qui je pouvais partager le silence. Sa mère était toujours à la maison. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle cherchait du travail. Son père ne l’encourageait pas beaucoup, d’après ce qu’il me racontait : « On dirait que ça l’arrange qu’elle soit à la maison, mais il lui reproche aussi de ne pas aider la famille, ça me rend fou, ils prennent la tête tout le temps et il la bat ».

C’est pour ça qu’on allait souvent chez moi, le temps que ma mère et on beau-père arrivent vers quinze ou seize heures.

Quand on sortait faire un tour on croisait les amis de l’un ou l’autre. Les siens avait quelque chose de plus soudé. On aurait dit qu’ils préparaient quelque chose, qu’ils avaient une mission. Mais ce quelque chose n’était jamais évoqué quand j’étais présent. Certains chuchotements ou des phrases chiffrées, mal maquillées, me le montraient.

Je n’ai pas posé des questions, ni à eux, que je venais de rencontrer, ni à Le Coq. Lire la suite

Ma part du ghetto I: On fait quoi de ce poteau?

clet

Clet Abraham, 200-

Emmenez-moi
Au bout de la terre
Emmenez-moi
Au pays des merveilles
II me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

_______________________________

Chales Aznavour, Emmenez-moi, 1967

Il était six heures du soir. El Chino parlait d’aller faire un tour du côté du mirador préhispanique, à vélo. Et il fallait passer à côté de la « rivière » qui était en réalité un canal de décharge des égouts et ça puait à mort. C’était l’hiver et le soleil n’allait pas tarder à se coucher. Le vélo n’était pas une possibilité et la voiture on ne la lui prêtait pas encore à tous les coups; sa mère était encore responsable. Depuis quelques semaines, on avait épuisé nous ressources pour se trouver des choses à faire dans la cité. On n’aimait plus le foot, les filles n’était pas encore notre seul centre d’intérêt et on ne buvait pas encore, même si on avait déjà essayé.

Cela faisait trois heures qu’on échangeait des propositions que l’un ou l’autre des nous quatre désapprouvait, s’envolant comme un dent-de-lion au gré du vent. C’est d’ailleurs ce type de flore sauvage qui peuplait la cité dont les espaces verts n’étaient pas entretenus par la mairie, mise à part ceux du jardin en face du bâtiment administratif.

Nous, on squattait un banc en béton à côté de l’arrêt de bus. Seulement de temps en temps quelqu’un appelait le bus au lieu indiqué, vu qu’il s’arrêtait n’importe où sur le trajet, il suffisait de lever le bras, ou d’appuyer sur la sonnette de l’intérieur ou de crier ¡bajan!

On tournait en rond. On avait marre du ballon et des rolleurs, du vélo et du basket, parce que les terrains étaient pourris et les rues mal pavées. De plus, les allées vers l’autre côté de la cité pour voir le reste de nos amis étaient limités vu que Carlos s’était battu avec un des gars de la zone nord et le passage était obligé.

Lire la suite