Désossé

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1010, 2015

Il était quatre heures du matin, tard, c’est vrai. Entre les quatre boulots et les examens de fin d’année, sa pensée était anéantie, figée sur l’idée de toucher le lit. Cependant il fallait tirer des forces on ne sait d’où, et chercher des alliés efficaces. Le café ne rentrait plus dans cette catégorie. Son corps était tellement habitué à être envahi par la caféine qu’il ne reconnaissait dans une prise de cet alcaloïde issu de l’infusion, qu’un mouvement interne quotidien. De même pour la nicotine et son objet. Son meilleur allié était alors la crainte, et sa forme, la peur de l’échec, et ses implications dans sa réalité concrète. Il serait difficile de justifier auprès de la préfecture et son service de l’immigration qu’il devrait redoubler encore la troisième année. Ça n’allait pas passer. Il avait peur parce qu’il n’envisageait pas de partir tout de suite. Après il y avait la peur de l’échec personnel, du excès de confiance, de refaire une boucle, de stagner. Le mélange des deux l’amenait à vouloir ouvrir une capacité de compréhension et mémorisation à quatre heures du matin sur des sujets divers. Il y avait aussi l’implication sur le travail. S’il ne passait pas les examens pour valider sa licence, le poste de professeur qu’on lui avait proposé pour la rentrée prochaine disparaîtrait comme la bouée sur un miroir dans une salle de bain où l’on a ouvert la fenêtre en été. Et même plus vite, au moment de savoir qu’il aurait raté son année. Il fallait qu’il se concentre.

Au milieu de deux peurs et un essai de concentration de quinze minutes, il a regardé avec attention le bras qui s’accoudait à la table pour tenir sa tête pendant qu’ils lisait les cours. Il sentait la structure de sa mâchoire sur la paume de la main. Il sentait ses… Ses… Ses…

« Non, attends, on va voir, non, en español entonces, siento elde mi mandíbula, el… Ce qui est à l’intérieur des mes main ce sont des… Des… Le tibia est un… La colonne vertébrale est formée de… Comment bordel s’appelle ce qui forme la thorax ? Ce sont des… les côtes sont des… Lire la suite

Pas de vol mais pas de bol

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Que la cosa tiene guasa,
yo me meto en la cama,
y así los nervios me se pasa.

Que no hay jachís,
que que que que no hay jachís

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Ojos de brujo,  No hay jachís, Vengue, 1999

Nous étions allés à la cité voisine, comme tant d’autres fois, faire nos courses de ce qui ne se vend pas au supermarché ni à l’épicerie, pour des raisons d’hypocrisie étatique et capitaliste, qui crée des malades et le puni ensuite.

Y avait-t-il une raison spéciale pour aller ce jour là? Je dirais que oui. Je veux dire qu’on ne fume pas que lorsque c’est l’anniversaire de l’un de nous, amis et colocataires, mais ce soir là j’en avais spécialement envie. C’était mon quarantième anniversaire et je voulais un « petit truc », de la résine et de la salade, peu m’importait. François n’a pas eu d’inconvénient à m’accompagner dans cette mission que je détestais.

On connaissait la mécanique, on n’est pas fiers de s’y rendre souvent, mais on n’a pas honte non plus, tout comme quelqu’un qui va bar ne remet mas en cause son envie. Certes, la loi ne nous y autorise pas, mais on s’était dit que la tolérance nous suffisait ce soir-là aussi, comme depuis notre adolescence.

On sortait de la cité et on se dirigeait déjà vers la maison en suivant l’avenue principale, lorsqu’une voiture qui roulait dans le même sens que nous s’est arrêtée net, puis a foncé en marche arrière pour nous rattraper. Trois gars très costauds sont descendus à toute vitesse  et à l’unisson. Il se sont se présentés comme étant de la police judiciaire. François et moi on s’est regardé, on le savait, on était foutu et nos courses étaient dans ma poche. On savait ce qui allait arriver, ou plus ou moins. Pourtant la première demande de celui qui parlait m’a pris au dépourvu:

  • Allez, on fait vite, mets la capuche! m’a-t-il ordonné d’un ton autoritaire.
  • Quoi?
  • On dis pas quoi, on dit pardon, et fais pas le con, mets la capuche!

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Du Bernoulli de métro et du Azyle à jeun

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Azyle, 2000

Il est sept heures du matin à la station La Courneuve 8 mai 1945. Si on s’arrête pour lire le nom complet de la station, un arrive sûrement en retard. L’avantage pour les usagers du métro est qu’il ne s’agit pas d’une station d’échange entre plusieurs lignes. Il y a le tramway, certes, mais il ne partage pas la même station, se trouvant au niveau de la rue comme il convient aux transports qui portent ce nom. Tout le monde va vers Paris et il n’y a pas besoin de savoir où aller quand le métro n’a pas d’autres directions.

Il reste deux minutes avant le départ. Les passagers choisissent leur place. Un autre avantage de se trouver au terminus d’une ligne est que l’on trouve toujours une place pour s’asseoir. Un signal sonore annonce au conducteur qu’il doit partir, si jamais il n’a pas fait attention à l’horloge du quai ou au compteur au dixième de seconde près qui s’affiche au bout du quai en chiffres rouges. Les voyageurs qui fréquentent cette station savent que c’est le moment de descendre l’escalier à toute vitesse s’il veulent partir dans cette rame.

Trois ou quatre passagers dévalent les marches qui mènent vers le quai deux par deux, puis bondissent dans la rame comme s’ils accomplissaient une tâche digne de toute leur énergie vitale. Les portes se ferment. Quelques seconds s’écoulent, on arrive à la minute et le métro ne bouge pas d’un centimètre. Le double zéro clignote sur le panneau composé de petits leds jaunes, un bip résonne à nouveau. Toujours rien. Une agitation d’essaim somnolent éclate, les gens se demandent pourquoi ne partent-ils pas, à voix basse, d’autres se plaignent.

Une voix grise d’enceinte de gare informe : « Ce train ne prend plus de voyageurs, je répète, ce train ne prend plus de voyageurs ». Certains passagers n’entendent pas l’annonce ou ne la comprennent tout simplement pas, ne parlant pas français, ou peu, comme il est fréquent dans le quartier. Eux, ils suivent le mouvement général qui les tire vers l’extérieur. La voix répète trois fois la même chose à travers les hauts parleurs du conducteur, puis dans ceux de la station. Tout le monde est à quai. Les portes du métro se ferment et il part, vide.

Une autre rame avance depuis le garage du fond quelques secondes après, mais il ne s’agit pas de n’importe laquelle, mais une « défoncée » par Azyle, comme il défini lui-même son activité. Il les transforme allez savoir dans quels dépôts ou tunnels d’Île de France, et il les offre aux gens.

Quand le métro défile sur le quai, il y a une explosion soudaine de couleurs, une symphonie, une signature multipliée, amplifiée, superposée, interposée, fusionnée, croisée, emmêlée, dynamique, aux allures de Lac aux méduses, dans le Pacifique sud. Tout le monde est pris par la vision de ce défilé multicolore inattendu. L’atmosphère se détend, Azyle sauve la situation, la RATP ne l’admettra jamais. Lire la suite

Un rêve étrange

Hopare, 2014

J’ai fait un rêve étrange,

il y avait des anges,

des singes,

des sages gitans

songeant aux cieux ;

Il y avait des spirales soucieuses

de leurs trajectoires,

anéanties par la pesanteur

d’un astre,

pleines de désespoir,

jalouses des galaxies,

destinées à errer dans l’univers

en tournant en rond ;

Il y avait des pies

qui prenaient un bain dans une flaque

et des piégeons dans le grenier de chez moi.

Il y avait le bleu froid

d’une mer profonde

où personne n’ose se baigner,

et des auréoles verdâtres

à tous les horizons.

Il y avait de la musique ancienne

en une langue lointaine,

qui réchauffaient le cœur,

et aussi la demeure d’un ermite

qui chassait les étoiles au lance-pierres

pour mieux voir les anneaux de Saturne ; Lire la suite

Poulet rôti et un chat d’autrefois

   Hopper, Summertime, 1943

Je failli rater la station en raison d’une discussion intéressante avec deux des mes colocs qui allaient dans le métro vers la maison. Je suis descendu d’un wagon qui ressemblait plus à un TGV et sentait frais et propre ; pas comme le poulet rôti qui était dans ma main gauche, enveloppé dans le typique sac rose de la boucherie musulmane du quartier, halal bien entendu, se volatilisant un peu à travers le nœud papillon par lequel je le tenais.

Je n’avais pas faim, je suis sorti du métro et j’ai eu un malaise. Je me disais qu’il aurait mieux valu écouter mon propre conseil de ne pas fumer avant de sortir. Surtout parce que j’avais un rendez-vous. J’ai eu du mal à me saisir à la rampe. Je me suis accroupi sur les marches qui dirigeaient vers la sortie, quelques mètres plus bas.

Le malaise a fini par s’évaporer. Je me suis levé et j’ai ramassé le poulet de la marche inférieur où je l’avais posé. J’ai traversé l’entrée-sortie en me disant que cela ne servait à rien d’avoir un poulet quand on n’a pas moyen de le manger. Même pas du pain. Bien sûr que j’aurais pu croquer directement une cuisse, ou le blanc ; mais je savais aussi que je ne pourrais jamais finir le poulet en entier, ayant l’appétit modéré et plutôt une grande soif.

La rue de la station était celle où je devais me rendre. La question est que je ne voulais pas arriver au rendez-vous avec un poulet croqué et je n’avais pas le temps non plus de m’asseoir pour manger le poulet de façon propre, histoire de ne pas arriver avec du poulet de partout et les mains grasses.

Les maisons étaient toutes de couleurs différentes : violet, vert olive, beige, jaune, bleu ciel, gris, rouge Bordeaux.

Devant la grille de la maison blanche, une petite foule essayait de voir ce qui arrivait au dessus de la grille en bois. Il y avait des murmures. Je suis allé comme une abeille à une fleu, les humains aiment savoir « ce quisse passe ». Pour avancer plus vite, j’ai pris le poulet avec la main, le tenant par les cuisses. Mes doigts se sont enfoncés légèrement sur la chair plastifiée.

Deux curieux, éloignés du groupuscule, donnaient leur avis sur la situation avec un ton sérieux comme s’ils parlaient politique. J’ai pu entendre « ça va arriver », et « faut bien qu’on le voie ». L’un deux écoutait mais ne s’exprimait pas visuellement concernant ce qui lui était raconté, du moins je ne l’ai pas vu.

Ceux qui étaient devant la grille se tenaient au bord pour se soulever un peu, les talons levés, les yeux grand ouverts, le nez vers le haut. Il n’y avait que des hommes, habillés avec diverses tonalité de gris, des pantalons classiques, des chemises blanches avec le premier bouton ouvert, laissant voir les sous-vêtements, chaussés en cuir noir et semelles de celles qui font craquer le cailloux et crisper les poings en marchant, grinçants comme une craie au milieu d’un dîner parfait.

J’ai eu soudain moins envie de m’approcher. J’ai serré un peu le poing, les cuisses du poulet failli se détacher, surtout parce que je l’avais commandé bien cuit.

Ça grouillait, donc ça grinçait, donc, j’ai serré encore plus le poulet devant la laideur auditive de leurs pas. J’ai alors entendu un « miaaaaaauuuuuuuuuuuuuuu ». Lire la suite