Ma part du ghetto III: Quelqu’un est là, sauve-qui-peut

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Seth, 2014

L’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage

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Mathieu Kassovitz, La Haine, 1995

Un matin, au réveil, mon père m’a dit : « tu vas rester là, je vais aller à la bibliothèque et je reviens. Je n’en ai pas pour longtemps .». J’ai acquiescé et je suis resté au lit. Il n’y avait personne d’autre à la maison. Vu que mes parents s’étaient séparés un an plus tôt et qu’on habitait déjà dans la cité où j’allais grandir avec ma mère, je devais avoir au moins quatre ans. La date de leur séparation je ne l’ai apprise que plus tard. Tout ce que je sais c’est que la maison était vide. J’ai entendu mon père descendre et fermer la porte à clé, puis traverser le petit jardin et claquer le portail blanc.

C’est de cette maison dans la banlieue nord de Mexico, que ma mère était partie avec moi dans les bras. Je me suis réveillé, j’ai fait un tour dans la chambre, puis dans tout l’étage et je suis descendu au rez-de-chaussé. C’était une belle petite maison à l’angle d’une rue avec un bout de jardin à l’avant. Mon père ne la garderait pas longtemps car il recommencerait sa vie quelques années plus tard et, pour arriver à habiter une maison comme celle-là, il lui faudrait une dizaine d’années. Avec ma mère, on habitait dans une coloc’, on occupait la moitié du salon, séparé de l’autre moitié par un rideau, avec quatre autres filles étudiantes en école d’ingénieur qui occupaient les chambres. L’une d’elles partirait ensuite et on prendrait sa chambre, jusqu’à notre départ quelques années plus tard.

À cette époque, ma mère devait être en train de faire son mémoire. Mon père devait peut-être l’aider pour essayer de récupérer son amour ou quelque chose de la sorte. Ils se devaient encore de l’aide mutuelle parce qu’ils essayaient tout les deux d’échapper à la misère dans laquelle ils avaient grandi, et ils avaient un enfant à charge.

Ce qui est sûr, c’est que ma mère ne m’aurait jamais laissé tout seul. Elle m’aurait tout au plus laissé au seuil de la porte d’entrée de la bibliothèque, mais jamais tout seul, des choses qui marquent un rapport différent entre pères et mères, et qui tiennent à la nature, ce bout d’animalité qui résiste à être dompté et qui est inscrit en nous. Mon père a fait son père, il a lâché prise plus facilement parce qu’il ne m’a pas eu à l’intérieur de lui et, bien entendu, il ne m’a pas accouché. Il l’a fait par besoin aussi, pas de baby-sitter et pas beaucoup d’amis. Il vivait mal leur séparation, comme il me le raconterait un jour.

Je suis remonté dans la chambre. J’ai allumé la télé. C’était le premier novembre. La Toussaint. Halloween à la télé, loin des traditions locales qui n’ont pas peur des fantômes, mais au contraire, les invitent à dîner à la maison une fois par un, dans ce syncrétisme particulier qui aurait provoqué des crucifixions à l’époque de la Rome chrétienne, mais qui, à l’écran, n’étaient que des dessins animés qui m’effrayaient. Je n’avais qu’une télé pour me tenir compagnie et tout ce qui était projeté ce jour là était lié aux fantômes et aux morts. Quelqu’un était là, dans la maison, je le savais. C’est comme ça que je le ressentais. Une conviction soudaine et claire. Lire la suite

Ma part du ghetto II: Le Coq ou le graffiti débarque

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Bando, 199-

Le manque de victoire

forge mon caractère,

mon territoire ne va nulle part,

normal, je me perds

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Casey, Rêves illimités, 2010

C’est en sixième que j’ai rencontré Le Coq. Il portait déjà ce sobriquet quand ont nous a placé à côté en classe. Il habitait de l’autre côté du terrain de foot, à l’opposé de mon immeuble. Il pratiquait aussi le basket, mais on ne s’était jamais vu. C’était une question de groupe d’amis.

J’ai remarqué qu’on ne disait pas bonjour aux mêmes personnes. Nos cercles se sont élargis. On s’entendait bien. Il dessinait, moi, j’aimais lire. On pouvait passer du temps ensemble sans se parler. C’était la première personne avec qui je pouvais partager le silence. Sa mère était toujours à la maison. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle cherchait du travail. Son père ne l’encourageait pas beaucoup, d’après ce qu’il me racontait : « On dirait que ça l’arrange qu’elle soit à la maison, mais il lui reproche aussi de ne pas aider la famille, ça me rend fou, ils prennent la tête tout le temps et il la bat ».

C’est pour ça qu’on allait souvent chez moi, le temps que ma mère et on beau-père arrivent vers quinze ou seize heures.

Quand on sortait faire un tour on croisait les amis de l’un ou l’autre. Les siens avait quelque chose de plus soudé. On aurait dit qu’ils préparaient quelque chose, qu’ils avaient une mission. Mais ce quelque chose n’était jamais évoqué quand j’étais présent. Certains chuchotements ou des phrases chiffrées, mal maquillées, me le montraient.

Je n’ai pas posé des questions, ni à eux, que je venais de rencontrer, ni à Le Coq. Lire la suite

T’inquiète, mamá, je suis al!

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Seth, 2013

Te suplico que me avises
si me vienes a buscar,
no es porque te tenga miedo,
sólo me quiero arreglar.

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Sui Generis, Canción para mi muerte, 1972

Il était une fois un fils qui n’avait pas appelé sa mère depuis deux mois. Elle ne le lui reprochait pas, cela faisait longtemps qu’elle avait accepté qu’il vive à l’étranger. Cependant, l’instinct était parfois plus fort, et la Terre ronde pour faire tourner les énergies. Et voilà qu’il appelle ; à sept heures de là-bas, pour être sûr de l’avoir :

  • Allô, maman ?

  • Oui, a-t-elle répondu d’une voix étouffée, elle sortait du sommeil. C’est qui ?

  • C’est ton fils.

  • Qui ?

  • Ton fils.

  • Hijo mío ! Je ne t’ai pas reconnu. J’étais en train de t’appeler.

  • Comment ça ?

  • Tu m’as sortie d’un cauchemar.

  • Et c’était quoi le cauchemar ? Vas-y, raconte, puisque c’est frais et que tu as plus de détails.

  • Alors, j’étais en France, pour te rendre visite pour la première fois au bout de tous ces années. Ça faisait trois semaines qu’on y était et on ne s’était toujours pas vu. Il y avait des raisons dont je ne me rappelle pas, mais j’en avais marre. On était dans un supermarché en train de nous ravitailler pour la journée de tourisme et je me disais « ça suffit ! ». Je prenais le téléphone et je composais ton numéro. Dans le fond, je pensais que tu n’allais pas répondre. Ça sonnait, une, deux, trois fois et je commençais à croire que tu n’allais pas répondre ; pour de vrai, et que j’allais partir sans te voir, alors qu’on était à côté ! À côté …! J’étais pile dans ça quand tu m’as réveillé, heureusement que t’as répondu, parce que c’était un rêve affreux .

La gimnasia, la magnesia y el cansansio

1010, 2014

I’m fixing a hole where the rain gets in
And stops my mind from wandering
Where it will go

The Beatles, Fixing a hole, Sgt Peppers Lonely Hearts Club Band, 1967

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No hay que confundir la tristeza con el cansancio,

tanto como no hay que hacerlo

con la gimnasia y la magnesia,

con las tonalidades del azul

ni con las diferentes corrientes marinas;

todas pueden llevar a la muerte.

Un azul funk demasiado veloz,

y se te para el corazón;

un blues demasiado oscuro

y puedes caer en

un agujero

al centro de ti mismo. Lire la suite