Fleurs de moniato

On se disait bonjour depuis quelques mois, mais on avait à peine parlé. C’était le seul sans-abri de la petite rue où j’habite depuis peu dans le 9ème arrondissement de Paris. Il dort sous un petit toit d’une ancienne boucherie spécialisée dans les tripes et les volailles que personne n’a ouverte depuis des décennies et dont il ne reste que la façade peinte entièrement à la main, à la typologie du vieux Paris, annonçant les produits qui défilaient quotidiennement autrefois. Tous les soirs, il arme et démonte son camp sous ce petit abri pour attirer le moins possible l’attention du voisinage. La rue est spécialement calme pour la ville.

Je savais qu’il parlait castillan parce qu’avant moi, Lucas avait occupé cette chambre de bonne au sixième étage pendant plus d’un an et l’entendait jurer de temps en temps dans notre langue avec un fort accent espagnol et une voix de ténor maudit, « quand il perd la boule, c’est pas joli à entendre… Je ne voudrais pas être celui sur qui il crie », m’avait-il raconté. Il savait que je parlais espagnol, on se saluait dans notre langue depuis le début. Il a vu juste, je pense, ou alors il nous a entendus l’une des fois où j’ai rendu visite à Lucas.

Ce jour-là, j’avais oublié le concentré de tomate que m’avait demandé S. pour préparer un couscous avec les légumes que nous venions d’acheter au rabais dans un magasin bobo, qui vendait sur Internet ce qu’il ne parvenait pas à vendre sur place à un prix exorbitant, pour quelques sous via un smartphone. C’est pourquoi j’attendais à la porte du supermarché du coin avec la boîte pleine de légumes de saison dont n’importe quelle mère aurait été fière. Il ne manquait que les bières et la tomate.

Comment allez vous ?

– Bien, tout va bien, et vous ?

– Pareil, alors ? Vous avez un lapin à la maison ?

– Pourquoi ?

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Le lapin et le miroir

J’ai fait mes valises, j’ai prévenu votre bonne que j’arrivais et je suis monté dans l’ascenseur.

C’est entre le premier et le deuxième étage que j’ai senti que j’allais vomir un petit lapin

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Julio Cortázar, Dernière lettre à une amie en voyage, Bestiaire, 1951

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Cela faisait un mois que j’avais ce lapin. La tendresse de certains animaux, même si elle tient à une projection, m’a toujours fasciné. Comment je l’avais eu ? Dans une soirée, au milieu de gens bourrés qui s’amusaient à le cacher dans leurs poches pour le sortir au milieu d’une conversation afin de rire ou draguer. Un petit discours répété précédait la main qui s’enfonçait dans la poche pour extraire la boule de poils marron qui tremblait. Après un peu d’insistance, il a fini dans mes mains. Je n’ai pas annoncé mes prétentions concrètes, mais je l’ai sauvé. À la fin de la soirée, personne ne tenait plus debout, on l’aurait tué, par écrasement ou asphyxie.

C’est ainsi qu’il a fini par partager la maison avec deux humains, deux chats et une chienne et par s’appeler Remigia. Il faut dire qu’au début on l’a pris par une femelle. La raison ? Des choses qu’on croit savoir et qu’on ne cherche pas à éclaircir.

Comment est-ce que le lapin a fini aveugle après s’être pris un miroir ? Ça, c’est autre chose. Il faut dire que c’était un après-midi ensoleillé. Il faisait chaud. Toutes les portes et fenêtres étaient ouvertes. Le lapin était encore petit. Cela faisait un mois qu’il était avec nous et on ne savait combien de temps s’était passé depuis qu’il s’était séparé de sa mère.

Le lapin était sur le lit, il faisait la sieste avec moi, en attendant qu’elle rentre. Il se blottissait contre moi, me réchauffant les côtes, alors qu’il faisait déjà chaud. Assoiffé par la chaleur sèche de Mexico, je me suis levé pour aller chercher un verre d’eau

En allant vers la cuisine de la maison construite sans architecte pour des questions de manque d’argent de la part du propriétaire, j’ai vu le miroir double face qui était dans la chambre. C’était un bel objet, ovale, avec tous les bords et la base décorés à la main sur du laiton.

C’était ce genre d’objets qui arrivent par une volonté étrangère et qu’on se dit qu’un jour on essayera le mécanisme, le repoussant toujours un peu dans le quotidien. Je voulais l’essayer seul, mais quand j’étais à la maison, je faisais autre chose à la place de faire marcher son axe de rotation.

Je trouvais ça drôle, que l’autre côté du miroir soit un autre miroir. Un mettre cinquante, oblongue et elliptique, un dos jumeau.

Pas besoin de poser le verre d’eau, on n’avait besoin que d’une main pour le faire tourner. Tout glissait à la perfection. Je l’ai alors mis à horizontale. Le lapin s’est approché. J’ai remarqué qu’il a aperçu le mouvement de celui-ci. C’était lui- même . Il s’est approché du miroir renifler la moquette, à la recherche de je ne sais quoi. Une petite marque de son nez s’est imprimé dessus. Il s’est éloigné, puis il a foncé contre le miroir de toutes ses forces. Lire la suite