Fleurs de moniato

On se disait bonjour depuis quelques mois, mais on avait à peine parlé. C’était le seul sans-abri de la petite rue où j’habite depuis peu dans le 9ème arrondissement de Paris. Il dort sous un petit toit d’une ancienne boucherie spécialisée dans les tripes et les volailles que personne n’a ouverte depuis des décennies et dont il ne reste que la façade peinte entièrement à la main, à la typologie du vieux Paris, annonçant les produits qui défilaient quotidiennement autrefois. Tous les soirs, il arme et démonte son camp sous ce petit abri pour attirer le moins possible l’attention du voisinage. La rue est spécialement calme pour la ville.

Je savais qu’il parlait castillan parce qu’avant moi, Lucas avait occupé cette chambre de bonne au sixième étage pendant plus d’un an et l’entendait jurer de temps en temps dans notre langue avec un fort accent espagnol et une voix de ténor maudit, « quand il perd la boule, c’est pas joli à entendre… Je ne voudrais pas être celui sur qui il crie », m’avait-il raconté. Il savait que je parlais espagnol, on se saluait dans notre langue depuis le début. Il a vu juste, je pense, ou alors il nous a entendus l’une des fois où j’ai rendu visite à Lucas.

Ce jour-là, j’avais oublié le concentré de tomate que m’avait demandé S. pour préparer un couscous avec les légumes que nous venions d’acheter au rabais dans un magasin bobo, qui vendait sur Internet ce qu’il ne parvenait pas à vendre sur place à un prix exorbitant, pour quelques sous via un smartphone. C’est pourquoi j’attendais à la porte du supermarché du coin avec la boîte pleine de légumes de saison dont n’importe quelle mère aurait été fière. Il ne manquait que les bières et la tomate.

Comment allez vous ?

– Bien, tout va bien, et vous ?

– Pareil, alors ? Vous avez un lapin à la maison ?

– Pourquoi ?

Lire la suite

Coucou, ma fille

image-1.-blutch.-sans-titre.-2010.-c2a9-dargaud

Blutch. Sans titre. 2010. © Dargaud

« Hijo de tigre, pintito ».

Dicton Populaire

Un jour, au retour du travail du cyber-café et sur le chemin vers chez elle à Texcoco, Mexique, Ila a croisé, au coin de la rue, son père qu’elle avait enterré deux ans plus tôt. Son portable est tombé par terre et il s’est brisé. Elle était en train de répondre à Clara, concernant son copain macho, qu’elle lui conseillait de quitt…

– N’aies pas peur, Ila. C’est bien moi, ton père, je ne suis pas mort, lui dit-il en la tenant par l’avant bras. Elle se défend et crie :

– C’est quoi ce bordel ?, elle pleure à l’instant ; c’est quoi ce bordel ?, elle se tient la tête entre les mains et crie encore ; t’es qui, toi ? Mon père est mort ! T’es qui , toi ?, elle s’éloigne effrayée.

– C’est moi, Ila. Je ne suis pas mort, j’ai dû me cacher pendant tout ce temps. On voulait ma peau.

– Quoi ? Et moi, j’ai enterré qui alors ? Et j’ai pleuré la mort de qui ? C’est pas vrai, c’est pas vrai ! tu n’es pas là ! C’est pas vrai, c’est pas vrai ! J’ai vu les photos de ton corps criblé de balles, comme ça devait arriver quand tu traites avec les narcos et que tu es un flic corrompu et un mauvais père, comme toi ! Non, ce n’est pas vrai ; ce n’est pas vrai, tu n’es pas mon père !

– Ila, je ne pouvais rien te dire, sinon on vous aurait tué, toi et toute la famille. Tu sais qu’on est au Mexique, la vie ne vaut rien ici ! Tu niques les autres ou tu te fais niquer!

– Oui, et quand tu meurs tu niques tes proches quand t’es un mafieux. Des gens sont venus nous pointer avec des mitraillettes, notre seul tort était de t’avoir connu. Tu étais un truand ! Un sale voleur en uniforme ! C’est pour ça qu’on t’a tué ! Et tu n’avais rien à foutre de nous ! Quand est ce que tu m’as filé de l’argent ? Noooooon ! Tu venais que quand tu étais bourré et que tu te sentais coupable de m’avoir abandonnée avec les grand-parents après la mort de ma mère. Tu m’a sauvée, si tu veux, la vie avec toi aurait été un enfer, connard ! T’es pas mon père ! Mon père est mort et je l’ai enterré ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! C’est pas vrai tout ça !

– Ila !, il la prend par le bras. Lire la suite

Des chiens sur les toits et des chats en carton

smallcite-des-enfants-logo2018

Quand j’ai commencé à en avoir assez de la question « et alors, le Mexique c’est comment ? », vu qu’elle revenait très souvent, j’ai cessé d’essayer de faire un vrai topo, mais je n’avais pas non plus envie de dire simplement « bien ».
Je partageais alors certains détails qui me venaient à l’esprit selon la conversation et qui m’amusaient, par exemple, la décoration porno-religieuse qui est très répandue chez les chauffeurs de bus, pour qui ce lieu mobile est leur maison. Le crucifix ou l’effigie à  l’avant, et le calendrier porno sur le côté gauche, du côté du cœur.
On ne peut jamais lire dans les transports en commun. La cumbia à fond et la conduite saccadée ne sont pas l’idéal pour la concentration. Par contre, les paroles des chansons, même si l’on veut pas, on s’en rappelle à vie.
Ou bien, le camion poubelle qui annonce son arrivée avec une grosse cloche et qu’il faut rattraper sinon il poursuit sa route et nous laisse avec nos déchets à la main, et devant rentrer avec jusqu’au prochain passage ou ramener soi-même à une décharge, qui n’est souvent qu’un terrain vague « autorisé » par la mairie.
Ou la fois où j’ai vu un chien errant traverser la route en empruntant le pont piéton, alors que les humains risquaient la peau en se faufilant entre les voitures, juste parce qu’ils avaient la flemme de monter les marches et qu’ils sont, pour la plupart, obèses dans ce pays.
Il arrive souvent, surtout en ville, que les gens mettent leur chien sur le toit. Lire la suite

P’tite trace de Miguelito

peintre-de-rue-11

Seth, 2016?, Paris XIII

Une mère affolée arrive avec son enfant au cabinet d’Oliverio. Pendant l’entretien préalable, elle lui fait part des épisodes convulsifs de son fils, mais surtout :

– J’ai eu un appel de l’école et j’ai été convoquée parce qu’ils l’ont vu préparer et prendre une trace de Miguelito (poudre acidulée, salée, sucrée et pimentée, vendue comme bonbon) dans les toilettes, et une autre fois sniffer le graffite du crayon. Je ne sais plus quoi faire. Je l’ai aussi vu faire à la maison. Où est-ce qu’il a pu apprendre ça ? Je suis démunie (sanglots).

Il a dû prendre du souffle pour ne pas rigoler à l’image de l’enfant faisant semblant de se droguer. Il lui est venu à l’esprit le souvenir de lui-même faisant le même geste, mais avec de la poudre de craie à l’école primaire.

– Est-ce qu’il regarde la télé, madame ?

– Bien sûr, comme tous les enfants.

– Et vous surveillez ce qu’il regarde ?

– Je crois, oui.

– Est-ce qu’il va sur internet ?

– Plus que la télé, alors là… Indécrochable.

– Peut-être que les idées viennent de là, à moins que vous-même… Lire la suite

Ma part du ghetto IV: Le Quinceañero

quinceanera-photos-graffiti-artLa famille de mon beau-père, Juan, que j’ai connue à partir de l’âge de dix ans, lorsqu’il s’est marié avec ma mère, avait un fort penchant pour les fêtes et les réunions hebdomadaires. Ils aimaient bien danser après le repas, ce à quoi je n’étais pas habitué dans la famille de ma mère, ni dans celle de mon père, ni de ma belle-mère.

Je trouvais ça amusant même si je n’ai jamais aimé danser la cumbia, ni la salsa, ni la banda, ni le merengue, ni la bachata. Moi, depuis ma première boum, aux alentours de douze ans, j’ai toujours préféré les boîtes de nuit pour bouger son boule, même en journée. C’est pourquoi je déclinais la plupart des invitations de mes tantes pour que j’apprenne à suivre le pas, « au moins de la cumbia, qui est le plus simple », disait souvent tata Denice. Avant que je n’apprenne que cela servait à draguer, je ne voyais pas l’intérêt, encore moins avec mes tantes.

J’y étais pourtant contraint de danser au moins une demi heure par réunion familiale. Au début tata Victoria a dû me tirer par le bras pour m’arracher à la chaise à laquelle je m’agrippais comme un chat en disant « tata… », ou sinon c’était une autre ; J’ai compris que ça ne servait à rien les « laisse-le tranquille, il veut pas, il veut pas » de certains de mes oncles qui n’aimaient pas danser non plus mais qui n’insistaient pas trop au risque de se voir proposer la piste à ma place.

Dans la cousinade on n’était que deux garçons et huit filles. Ils habitaient tous Mexico centre et ne se réunissaient pas par devoir catholique, ils n’étaient pas vraiment pratiquants, mais parce que cela leur plaisait et les anniversaires étaient une de leurs spécialités.

La vague des quinceañeras est arrivée. Ils ne faisaient pas tout le rituel, mais ils avaient quand même transformé mes quatre cousines aînées, une ou deux ans plus âgées que moi, en cette petite princesse qu’on « présente à la société ».

Les Quince años, c’est le jour où la fille en question est officiellement à choper, où elle passe de la puberté à être une femme op, et c’est le père qui le dit devant tout le monde, après la messe préalable à la fête.

Dans les campagnes et les quartiers populaires, c’est une fête à la hauteur d’un mariage en termes de faste et se constitue d’une série de rituels tels que « le dernier jouet », souvent mis en scène avec une balançoire où la quinceañera monte pour le recevoir de la main de son père ou de sa mère, sous fond de musique tragique, avant de le quitter définitivement, pour entamer la valse avec le père, puis avec les parrains et marraines qu’ils enchaînent après l’ouverture.

Ensuite le père fait un discours où, très consterné, il constate l’évidence : sa princesse a grandi et il ne peut plus la retenir, il la « présente » donc à la société. Pour quoi faire ? Le père ne veut souvent plus savoir et préfère boire et danser après la pièce montée et le défilé des cadeaux.

Dans certains cas, il y a une série de danses chorégraphiques de la fille devenue femme tout d’un coup qui change souvent la robe de princesse pour une tenue sexy, pour commencer.

Pour mes oncles et tantes c’était avant tout la possibilité festoyer. Sauf une, il n’y a pas eu de balançoire et les discours étaient moins dramatiques que ceux que j’avais pu entendre dans le sud du Mexique et la fête ne rassemblait tout un village, même si deux oncles s’étaient endettés pour payer le salón à la hauteur de l’occasion.

Mes cousines semblaient aimer, moi, je m’en foutais jusqu’au dimanche où une de mes tantes a dit :

– C’est l’anniversaire de ce jeune homme dans deux mois, il va avoir quinze ans, et si on lui faisait aussi une fête ? Ça peut être rigolo. Lire la suite