Trois veilleurs des nuit à une non-heure

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Rufino Tamayo, la gran galaxia, 1978

S’il y a, comme le dit Marc Augé, des non-lieux, les personnes qui travaillent pendant la nuit dans les services savent qu’il y a des non-heures. Entre le dernier client et le camion poubelle. Cela n’arrivait pas toujours, mais certaines fois je regardais le panneau où s’accrochaient les clés et il était vide. C’est alors que je pouvais sortir fumer une clope sur les marches de l’entrée de l’hôtel sans être interpellé, regarder le temps passer, dans l’immobilité de cette petite rue du quartier de l’Opéra. En sourdine ce bruit gris d’une ville qui dort majoritairement, alors que j’étais débout, habillé en noir de la tête aux pieds pendant l’été.

C’est pendant une non-heure qu’un homme noir autour de la trentaine s’est approché de l’entrée.

– Bonsoir.

– Bonsoir.

– Par hasard, on ne cherche pas des veilleurs de nuit ?

– Non, désolé, on est complet pour l’instant, lui ai-je répondu et je me suis rappelé à sa place,  peu de temps auparavant, on est désespérés, on demande à tout le monde et on est prêt à tout faire.

J’aurais voulu lui dire « tiens mon poste, j’en veux plus, c’est trop dur! », mais je n’avais pas encore pu trouver un boulot aux horaires diurnes. Lire la suite

Bébé coyote

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Rufino Tamayo, Coyote, 19??

La migra nos la pela

y los muros los brincamos,

y tú pasas porque pasas,

pasas porque pasas,

run, coyote, run

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El Tri, El Blues del coyote, 2017

Andrea était partie aux États-Unis quelques mois auparavant, vers New-York, rejoindre son mari parti lorsqu’elle était enceinte, et voilà qu’il fallait recommencer tout de suite parler au coyote et au pollero.

Ces deux espèces animalières se partagent les fonctions. Le coyote se charge de l’accueil et des démarches administratives pour le départ vers la frontière : billets, repas, nuitées, mordidas aux flics sur le trajet, ainsi que le contact d’un associé pour fournir les faux papiers à l’arrivée. Le pollero, dérivé de pollo (poulet), tiens son nom de la file indienne que forment les clandestins mexicains derrière lui pendant qu’ils traversent le désert, comme une poule et ses poussins. C’est donc lui qui fait le plus sale boulot. Mais c’est aussi eux qui peuvent être les pires malfrats et profiter de la détresse des proto immigrés et les dépouiller, les abandonner aux éléments ou les livrer à la Migra. C’est une pièce en l’air, que d’avoir affaire à ce genre de personnes.

Andrea avait eu de la chance et son mari aussi. Elle était déjà au Bronx, malgré la soif du désert et l’asphyxie des cachettes des camions ; malgré la peur et la sensation que toute cette cavale ne pouvait pas être réelle. Elle avait une fausse pièce d’identité avec son vrai nom marqué dessus, même si elle ne parlait pas encore un mot d’anglais. Son mari, originaire du Suchixtlan aussi, dans l’état sud de Oaxaca, avait déjà un travail et semblait se débrouiller avec l’anglais. Lui aussi était arrivé par le même parcours, avec les mêmes coyote et pollero. C’est sur cela que reposait la confiance aveugle de son mari qui n’attendait que son feu vert pour composer le numéro du coyote avec qui il avait déjà effleuré le sujet à son départ.

– En plus c’est lui qui m’a donné le numéro du propriétaire, c’est un bon gars, il essaie d’aider les gens de Oaxaca.

– Et il se fait de l’argent aussi, il faut pas l’oublier, c’est pas un super-héro non plus.

– Et sinon qu’est-ce qu’on fait ? ! a crié Tomàs, on retourne au Pueblo ? Quoi faire ? On n’a pas fait d’études, je te le rappelle, on n’avait aucun avenir là-bas.

– Je sais ! Je sais ! Je sais ! Tais-toi !

– T u es bien arrivée n’est-ce pas , ma chérie… ?

– Oui, mais c’est notre bébé dont un parle, et de le confier à un coyote. Lire la suite

Sœurprise

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Rufino Tamayo, Manos sobre fondo blanco, 1979

Vuelvo al sur,

como se vuelve siempre al amor,

vuelvo a vos,

con mi deseo, con mi dolor.

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Gotan Project, Vuelvo al Sur, La revancha del tango, 2001

Pueblo. Ceci est le nom qu’emploient souvent les exilés ruraux pour parler de leur village d’origine. Pablo faisait partie de ce maigre groupe qui avait subi l’exode vers Mexico ou les États-Unis, une quarantaine d’années plus tôt et qui revenait, soit rendre visite aux membres de la famille restés cultiver la terre et élever des animaux, soit aux morts.

Le reste avait une aversion pour ce lieu où les souvenirs de la misère et de la famine étaient gravés au fer incandescent dans leur mémoires. Parmi les neuf frères et sœurs, seules deux de ses sœurs venaient une fois par an, les autres ne revenaient que rarement et l’ambiance était toujours un peu mélancolique. L’on parlait du passé, mais peu, seulement des choses joyeuses.

Pablo était le président de l’association des paisanos de Santa Catarina Tayata dont la plupart habitait Oaxaca, la capitale de l’état du même nom, au sud du Mexique. C’est Ignacio,  l’un des rares à être retourné vivre sur place, qui lui avait transmis le message :

– Salut, Pablo ; il y a une paisana de Mexico , une vieille dame qui est passée, il y a quelques mois et qui m’a demandé si je te connaissais et si je pouvais lui donner ton contact . Je crois que ça doit être une personne qui revenait pour la première fois parce que je ne l’ai pas reconnue, et ma femme non plus, et tu le sais, on a été les premiers à revenir de cette vague. Je n’ai pas voulu le lui donner parce qu’elle ne m’a pas demandé pour l’association, mais pour toi directement, avec les deux noms de famille, elle a dit « excusez-moi, je suis originaire de ce village, dites, par hasard vous auriez le contact de Pablo Mora García », et ça m’a paru bizarre et je lui ai dit que non, mais que je pouvais demander, alors elle a insisté pour me laisser son numéro. Tu le veux ?

– Elle n’a rien dit d’autre ?

– Non.

– Oui, donne-le moi, et si je ne reviens pas pour la fête du Pueblo, tu peux lui donner mon numéro si jamais elle se pointe et te le demande à nouveau, s’il te plaît. Lire la suite

Désossé

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1010, 2015

Il était quatre heures du matin, tard, c’est vrai. Entre les quatre boulots et les examens de fin d’année, sa pensée était anéantie, figée sur l’idée de toucher le lit. Cependant il fallait tirer des forces on ne sait d’où, et chercher des alliés efficaces. Le café ne rentrait plus dans cette catégorie. Son corps était tellement habitué à être envahi par la caféine qu’il ne reconnaissait dans une prise de cet alcaloïde issu de l’infusion, qu’un mouvement interne quotidien. De même pour la nicotine et son objet. Son meilleur allié était alors la crainte, et sa forme, la peur de l’échec, et ses implications dans sa réalité concrète. Il serait difficile de justifier auprès de la préfecture et son service de l’immigration qu’il devrait redoubler encore la troisième année. Ça n’allait pas passer. Il avait peur parce qu’il n’envisageait pas de partir tout de suite. Après il y avait la peur de l’échec personnel, du excès de confiance, de refaire une boucle, de stagner. Le mélange des deux l’amenait à vouloir ouvrir une capacité de compréhension et mémorisation à quatre heures du matin sur des sujets divers. Il y avait aussi l’implication sur le travail. S’il ne passait pas les examens pour valider sa licence, le poste de professeur qu’on lui avait proposé pour la rentrée prochaine disparaîtrait comme la bouée sur un miroir dans une salle de bain où l’on a ouvert la fenêtre en été. Et même plus vite, au moment de savoir qu’il aurait raté son année. Il fallait qu’il se concentre.

Au milieu de deux peurs et un essai de concentration de quinze minutes, il a regardé avec attention le bras qui s’accoudait à la table pour tenir sa tête pendant qu’ils lisait les cours. Il sentait la structure de sa mâchoire sur la paume de la main. Il sentait ses… Ses… Ses…

« Non, attends, on va voir, non, en español entonces, siento elde mi mandíbula, el… Ce qui est à l’intérieur des mes main ce sont des… Des… Le tibia est un… La colonne vertébrale est formée de… Comment bordel s’appelle ce qui forme la thorax ? Ce sont des… les côtes sont des… Lire la suite

Trois chiens errants se disant Adieu au Mexique

Je voudrais pas crever
avant d'avoir connu
les chiens noirs du Mexique
qui dorment sans rêver
Boris Vian, Je voudrais pas crever, 1952
Nous trois, quand on était jeune

Nous trois, quand on était jeune

Nous partîmes ailleurs chercher la bonne vie et

nos mères aboyèrent amèrement. Puis, sereines,

elles nous virent prendre la route à quat’pattes.

Elles étaient errantes aussi, des migrantes à vie,

Parties d’horizons oubliés, chienne de vie

pour des chiens sans maître, sans nature et sans

ancêtres, mendiant parmi les hommes obèses,

de chasseurs à clochards, mais rien à faire ici.

C‘est pourquoi nous partîmes. On entend dire « Oublie !,

trace ta route et trouve-toi un casse-croûte ! »

Les chiens poursuivent leur route, mais n’oublient pas.

Y‘a mon pote, qu’un mec appela « Marronnier »,

et qu’un vrai clochard chassa à coups de guitare,

et qui pleure depuis, et musiques, et adieux.