Le lapin et le miroir

J’ai fait mes valises, j’ai prévenu votre bonne que j’arrivais et je suis monté dans l’ascenseur.

C’est entre le premier et le deuxième étage que j’ai senti que j’allais vomir un petit lapin

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Julio Cortázar, Dernière lettre à une amie en voyage, Bestiaire, 1951

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Cela faisait un mois que j’avais ce lapin. La tendresse de certains animaux, même si elle tient à une projection, m’a toujours fasciné. Comment je l’avais eu ? Dans une soirée, au milieu de gens bourrés qui s’amusaient à le cacher dans leurs poches pour le sortir au milieu d’une conversation afin de rire ou draguer. Un petit discours répété précédait la main qui s’enfonçait dans la poche pour extraire la boule de poils marron qui tremblait. Après un peu d’insistance, il a fini dans mes mains. Je n’ai pas annoncé mes prétentions concrètes, mais je l’ai sauvé. À la fin de la soirée, personne ne tenait plus debout, on l’aurait tué, par écrasement ou asphyxie.

C’est ainsi qu’il a fini par partager la maison avec deux humains, deux chats et une chienne et par s’appeler Remigia. Il faut dire qu’au début on l’a pris par une femelle. La raison ? Des choses qu’on croit savoir et qu’on ne cherche pas à éclaircir.

Comment est-ce que le lapin a fini aveugle après s’être pris un miroir ? Ça, c’est autre chose. Il faut dire que c’était un après-midi ensoleillé. Il faisait chaud. Toutes les portes et fenêtres étaient ouvertes. Le lapin était encore petit. Cela faisait un mois qu’il était avec nous et on ne savait combien de temps s’était passé depuis qu’il s’était séparé de sa mère.

Le lapin était sur le lit, il faisait la sieste avec moi, en attendant qu’elle rentre. Il se blottissait contre moi, me réchauffant les côtes, alors qu’il faisait déjà chaud. Assoiffé par la chaleur sèche de Mexico, je me suis levé pour aller chercher un verre d’eau

En allant vers la cuisine de la maison construite sans architecte pour des questions de manque d’argent de la part du propriétaire, j’ai vu le miroir double face qui était dans la chambre. C’était un bel objet, ovale, avec tous les bords et la base décorés à la main sur du laiton.

C’était ce genre d’objets qui arrivent par une volonté étrangère et qu’on se dit qu’un jour on essayera le mécanisme, le repoussant toujours un peu dans le quotidien. Je voulais l’essayer seul, mais quand j’étais à la maison, je faisais autre chose à la place de faire marcher son axe de rotation.

Je trouvais ça drôle, que l’autre côté du miroir soit un autre miroir. Un mettre cinquante, oblongue et elliptique, un dos jumeau.

Pas besoin de poser le verre d’eau, on n’avait besoin que d’une main pour le faire tourner. Tout glissait à la perfection. Je l’ai alors mis à horizontale. Le lapin s’est approché. J’ai remarqué qu’il a aperçu le mouvement de celui-ci. C’était lui- même . Il s’est approché du miroir renifler la moquette, à la recherche de je ne sais quoi. Une petite marque de son nez s’est imprimé dessus. Il s’est éloigné, puis il a foncé contre le miroir de toutes ses forces. Lire la suite

Miroir d’été

Une odalisque / Ingrès

j’ai rêvé que j’étais mort […],

L’autre côté de la lumière,

le côté d’à côté,

le côté ailé,

le côté gelé,

le côté cru de la lumière,

le côté Ludo de la croix.

Jim Beam Dream, L’évangile selon mon jardinier (Uruguay,2006),

Martín Buscaglia

Je me suis réveillé en sursaut,

dans un rêve,

content de sortir de cette paralysie étrange

qui me suit depuis la fin de l’enfance

et qui m’a libéré de la croyance en dieu.

Une fille aux cheveux courts

a ouvert la porte de sa chambre,

l’on voyait seulement sa tête.

Je savais qu’elle se cachait ainsi

parce qu’elle était nue

et avec sa copine.

Elle m’a demandé « ça va? »

et j’ai acquiescé.

Elle savait,

en tant que colocataire,

que cela m’arrivait souvent,

et que c’était angoissant.

Je me suis levé

pour être sûr de ne pas replonger

dans cet état amorphe.

Je me suis approché d’elle

tout en veillant à ne pas gêner

son intimité de mon regard ; Lire la suite