Fleurs de moniato

On se disait bonjour depuis quelques mois, mais on avait à peine parlé. C’était le seul sans-abri de la petite rue où j’habite depuis peu dans le 9ème arrondissement de Paris. Il dort sous un petit toit d’une ancienne boucherie spécialisée dans les tripes et les volailles que personne n’a ouverte depuis des décennies et dont il ne reste que la façade peinte entièrement à la main, à la typologie du vieux Paris, annonçant les produits qui défilaient quotidiennement autrefois. Tous les soirs, il arme et démonte son camp sous ce petit abri pour attirer le moins possible l’attention du voisinage. La rue est spécialement calme pour la ville.

Je savais qu’il parlait castillan parce qu’avant moi, Lucas avait occupé cette chambre de bonne au sixième étage pendant plus d’un an et l’entendait jurer de temps en temps dans notre langue avec un fort accent espagnol et une voix de ténor maudit, « quand il perd la boule, c’est pas joli à entendre… Je ne voudrais pas être celui sur qui il crie », m’avait-il raconté. Il savait que je parlais espagnol, on se saluait dans notre langue depuis le début. Il a vu juste, je pense, ou alors il nous a entendus l’une des fois où j’ai rendu visite à Lucas.

Ce jour-là, j’avais oublié le concentré de tomate que m’avait demandé S. pour préparer un couscous avec les légumes que nous venions d’acheter au rabais dans un magasin bobo, qui vendait sur Internet ce qu’il ne parvenait pas à vendre sur place à un prix exorbitant, pour quelques sous via un smartphone. C’est pourquoi j’attendais à la porte du supermarché du coin avec la boîte pleine de légumes de saison dont n’importe quelle mère aurait été fière. Il ne manquait que les bières et la tomate.

Comment allez vous ?

– Bien, tout va bien, et vous ?

– Pareil, alors ? Vous avez un lapin à la maison ?

– Pourquoi ?

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Baja esa matraca

 

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Serie del círculo #15, plumón y acuarela, papel A4, 2019 © Pável García 

Mis vacaciones de verano empezaban como desde hacía siete años por las mismas cuestiones de inmigración : o sin tiempo o sin dinero. En este caso era más el primero que el segundo, al menos en lo inmediato. Nunca había podido hacer planes más allá de un par de meses. Estaba trabajando como recepcionista de noche en un hotel tres estrellas con ambición de una cuarta en el barrio de la Opera Garnier desde hacía dos meses.

En ese medio no hay fines de semana y no se pueden pedir días cuando se acaba de llegar. Normal. En total, logré partir cinco días, durante una semana en que trabajaba sólo dos noches, pero implicaba irme directo después del trabajo, a las ocho de la mañana para agarrar un tren y llegar a las once a setecientos kilómetros al sur, casi hasta la playa.

Los TGV son maravillosos, silenciosos y cómodos, los franceses saben de eso, me gustan casi tanto como sus quesos, pero menos que su vino, mirando por la ventana mientras se atraviesa Francia a trescientos kilómetros por hora.

– ¿A dónde vas tan floreado y sin dormir?, preguntó mi colega Charlotte que tomaba el turno matutino y que se había levantado tarde de la cama y llegaba sin maquillar.

Charlotte me caía bien, tenía una forma de ser desenvuelta y a la vez discreta, una voz suave y una plática fácil. En los servicios, los cambios de turno pueden ser incómodos o agradables. Con ella era el segundo caso.

– A mi ciudad adoptiva, a Marsella.

– Y ¿por qué es tu ciudad adoptiva?

– Porque desde el primer viaje de una semana que hice, encontré muchas amistades durables, supongo que es el mar, una vez que te metiste, ya te bautizó y la ciudad te abre las puertas, las de las cosas sencillas y bellas.

– ¿Estás borracho?

– No, cuando no duermes por la noche, uno se pone poético o melodramático al salir.

– Ya sabes que a mí me da igual, pero mejor no te pongas poético cuando esté la jefa. Diviértete y nos vemos en cinco días a la misma hora.

Es decir que no debería haber tenido vacaciones, puesto que estaba tan jodido, pero si no se sale del monstruo de la ciudad que te trata de comer, se puede acabar muy mal. Con las noches en el hotel, había que tener cuidado. Lire la suite

Trente fleurs chinoises

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Du haut de mes trente fleurs,

je m’assois sur le trottoir,

près du caniveau

et je m’en fous.

Du haut de ma robe

et mes basquettes bariolées,

mal assorties,

à ce qu’on dit.

Je suis chinoise,

mais je n’ai plus de pays,

il ne me reste que le passeport

dans ma poche,

à midi,

à la Courneuve Lire la suite

à jeun

 

  • J’ai rêvé que tu avais un double qui était méchant.
  • Et moi que tu partais. Tu ne crois pas que c’est plus simple de se réveiller et s’aimer en prenant le café?
  • Ce n’est pas si simple que ça.
  • Ah, bon?
  • J’ai peur de te tromper.
  • On n’est pas en couple. Tu n’as pas voulu. Fais-le et basta. Moi, je l’ai fait hier et je suis encore avec toi.
  • Mais moi, je ne pourrais te regarder pareil. Pas après lui. Les autres, c’est différent. Tu verras quand ça t’arrivera.
  • Ce n’est pas si compliqué que ça. J’ai réussi. Sur ton conseil.
  • Parle pour toi. Tu sais qu’on fonctionne pas pareil. Quand quelqu’un me plaît comme toi ou lui, je perds pied dans Paris.
  • Alors continue à souffrir d’envie, avec celui que je ne suis pas et qui ressemble à celui qui te veux du mal et qui n’est pas moi, et qui te plaît, apparemment.
  • Arrête de dire ça! Je vais te tromper, et tu seras content!
  • Non, c’est toi qui sera contente, c’est toi qu’y prendra du plaisir, pas moi. Comme moi hier.
  • Mmm… Bon, puisque c’est simple simple, c’est pas compliqué alors?
  • Oui. Et d’ailleurs on pourrait dire autre chose que “tromper”.
  • C’est vrai que c’est moche, ça fait culpabilité tout de suite. On prend le café pendant qu’on trouve un autre mot?
  • Avec plaisir. D’ailleurs, il faut pas forcément que ce soit un verbe.
  • Ça te dérange si je fume une clope?
  • Je t’ai connue comme ça et c’est chez toi.
  • Tant mieux, j’ouvre la fenêtre quand même.

Trêve de rêves de rats

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Blek le rat, Le guerrier, 2017

Abdoul a un visage marqué, on ne sait pourquoi ni par qui, il n’en parle à personne de connu. Les rides se faufilent sur son visage comme les sillages d’autres vies. Les cernes font partie de lui, mais depuis quelques semaines elles grandissaient sur sa peau mâte et dure. Son collègue surveillant, venu d’ailleurs aussi, le rejoint pour fumer une cigarette pendant la pause, le moment où il peut poser le balai et enlever les gants.

  • Dis-donc, Abdoul, tu fais la fête dernièrement ou quoi ?

  • Non, je ne bois pas, moi, dit-il d’un fort accent marocain et il sourit. C’est les putains de rats.

  • Quels rats ?

  • Là où j’habite, il y a des rats juste à côté de ma chambre. Je suis au rez de chaussé et pile derrière il y a le local poubelles. Les rats doivent être partout, je les entends ronger. J’ai peur pour ma vie, j’t’ jure, j’ai peur qu’ils arrivent à rentrer par le tuyau d’aération et qu’ils viennent me mordre.

  • Ça pourrait vraiment arriver ?

  • Mais oui, je suis aller voir pendant la journée et il suffit de ronger un faux mur pour qu’ils accèdent aux étages et chez moi.

  • Et t’as pas prévenu le propriétaire ?

  • Je vais faire ça aujourd’hui, mais, comment le dire?, je n’aime pas parler au téléphone, ça me donne des frissons. ça me rappelle des mauvais souvenirs, quand je suis arrivé et que je devais répéter tout ce que je disais, encore pire au téléphone. Tu peux appeler à ma place ? J’ai attendu un peu mais je ne fais que des cauchemars, je ne tiens plus. Quand j’arrive à dormir je rêve qu’ils me bouffent. J’en peux plus.

  • Tu m’étonnes. Viens, on va appeler de la loge, je n’ai plus de forfait.

  • Et moi, même pas de portable.

Ils ont rit et fumé. Lui, une clope toute fine, « presque que du papier, c’est presque pas fumer ».

En appelant, il a appris que le propriétaire était injoignable pendant quelques jours. Qu’il faudrait attendre. Attendre quoi ? s’écrie Abdoul, quand le téléphone est raccroché.