Désossé

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1010, 2015

Il était quatre heures du matin, tard, c’est vrai. Entre les quatre boulots et les examens de fin d’année, sa pensée était anéantie, figée sur l’idée de toucher le lit. Cependant il fallait tirer des forces on ne sait d’où, et chercher des alliés efficaces. Le café ne rentrait plus dans cette catégorie. Son corps était tellement habitué à être envahi par la caféine qu’il ne reconnaissait dans une prise de cet alcaloïde issu de l’infusion, qu’un mouvement interne quotidien. De même pour la nicotine et son objet. Son meilleur allié était alors la crainte, et sa forme, la peur de l’échec, et ses implications dans sa réalité concrète. Il serait difficile de justifier auprès de la préfecture et son service de l’immigration qu’il devrait redoubler encore la troisième année. Ça n’allait pas passer. Il avait peur parce qu’il n’envisageait pas de partir tout de suite. Après il y avait la peur de l’échec personnel, du excès de confiance, de refaire une boucle, de stagner. Le mélange des deux l’amenait à vouloir ouvrir une capacité de compréhension et mémorisation à quatre heures du matin sur des sujets divers. Il y avait aussi l’implication sur le travail. S’il ne passait pas les examens pour valider sa licence, le poste de professeur qu’on lui avait proposé pour la rentrée prochaine disparaîtrait comme la bouée sur un miroir dans une salle de bain où l’on a ouvert la fenêtre en été. Et même plus vite, au moment de savoir qu’il aurait raté son année. Il fallait qu’il se concentre.

Au milieu de deux peurs et un essai de concentration de quinze minutes, il a regardé avec attention le bras qui s’accoudait à la table pour tenir sa tête pendant qu’ils lisait les cours. Il sentait la structure de sa mâchoire sur la paume de la main. Il sentait ses… Ses… Ses…

« Non, attends, on va voir, non, en español entonces, siento elde mi mandíbula, el… Ce qui est à l’intérieur des mes main ce sont des… Des… Le tibia est un… La colonne vertébrale est formée de… Comment bordel s’appelle ce qui forme la thorax ? Ce sont des… les côtes sont des… Lire la suite

Le pleur I : Notre-dame-des-Champs, si tu es sur le quai de notre arrêt, ora pro nobis!

Janol Apin, 1990

Moushli attendait que le métro arrive deux stations plus loin. Il avait rendez-vous à midi à l’ambassade. Il avait un quart d’heure en avance sur l’heure du rendez-vous. À la station Sèvres-Baylone, en direction de Marie d’Isis, une dame est montée et deux hommes vêtus en noir sont descendus. Tout les sièges étaient pris et seules quatre personnes étaient debout. Elle est restée au milieu de la plate-forme d’entrée.

Moushli n’a pas fait spéciale attention à cette arrivée avant qu’elle ne s’adresse à l’homme qui parlait à voix haute depuis trois stations et qu’il avait réussi à annuler, pour plonger dans la lecture d’un journal gratuit. Elle, au contraire du prédicateur, était juste à côté de lui, qui se trouvait sur un strapontin la tête basse.

  • Bonj… Mais c’est pas vrai, encore toi ! Mais il y plein d’autres lignes, vieux con ! Vas parler de ton putain de livre ailleurs !

  • Et c’est pour ça que je vous exhorte à rester fidèles aux valeurs catholiques et à voter contre le mariage homosexuel. Ce n’est pas naturel, ce n’est pas dans nos valeurs, il suffit de lire la bible…

  • Tu nous emmerdes avec tes conneries. T’as pas besoin d’argent, toi ; t’as rien d’autre à foutre de ta vie que d’aller parler de ça aux gens ? Sérieux ? C’est pas possible. Fous le camp, salaud ! On veut pas de toi ! T’as compris ?

  • Nous ne pouvons laisser le gouvernement nous humilier, dédaigner le passé qui a fondé ce pays, il faut manifester, avoir du respect pour nous-mêmes et…

  • Deux mois qu’on n’est plus tranquille ! T’as toujours pas compris ? Les gens font ce qu’ils veulent de leur cul, moi, j’ai vendu le mien pendant des années et alors ? Ça te pose un problème? Après tout, t’es un fils de pute ! Tu devrais voir du respect pour des gens comme moi qui ont connu la vrai vie !

Elle était habillée en tenue de rue, à force d’y habiter. La plupart de voyageurs l’on ainsi perçue, sauf Moushli. Pour lui, seule la chevelure un peu grasse et les doigts gonflés par l’alcool et le froid lui ont permis de soupçonner qu’elle était à la rue. Il prêtait plus d’attention à la main droite qui maniait habilement une pince métallique à épilation sur la surface lisse du menton et des lèvres. Le geste était mécanique et efficace.

Le catholique est descendu avec une valise pleine de prospectus que personne n’a voulu prendre à son passage, avant d’aller parler ailleurs au nom de son dieu. Lorsqu’il il s’est approché du côté de la dame, prospectus en main et l’air impassible, on l’a entendu racler sa gorge comme si elle chargeait ostensiblement un revolver, mais elle a fini par cracher par terre et non pas à son visage comme la grande majorité des passagers l’attendaient, puis elle a passé la semelle droite par dessus le crachat et elle a détourné le regard.

La tension a diminué quand l’homme est descendu à Rennes. On l’a vu rentrer au wagon suivant. Les pinces produisaient un cliquetis qu’avait un quelque chose de cigale selon Moushli. Il l’a vu prendre du souffle pour continuer le discours qu’elle avait commencé :

  • Bonjour, mesdames, messieurs, je suis actuellement… pfffff… Laissez tomber. Quelqu’un airait une cigarette ? Ça irait.

Un petit silence s’est installé. Des cigarettes ? Moushli en avait, un ami algérien avait pensé à lui au retour de son voyage au bled et lui en avait ramené trois cartouches. Il lui en a tendu une, sortie du paquet qui l’accompagnait, sans oublier de se rappeler de descendre à la prochaine station.

Elle ne l’a pas prise immédiatement, elle l’a regardé avec un geste qui ressemblait à celui de quelqu’un qui essaye de savoir si un visage lui est connu, puis elle a serré les lèvres comme le regret sait le faire, elle a pris la cigarette, l’a collée contre sa poitrine d’une main, puis elle lui a pris le visage de l’autre, comme une mère, et elle s’est mise à pleurer.

On dirait que Moushli lui avait tendu non pas une cigarette mais la démonstration même que la vie valait la peine, sans faire exprès, malgré tout ce qu’elle avait pu vivre. De la même main qu’elle parcourait son visage tendrement, elle l’a tiré contre son giron. Lire la suite