Fleurs de moniato

On se disait bonjour depuis quelques mois, mais on avait à peine parlé. C’était le seul sans-abri de la petite rue où j’habite depuis peu dans le 9ème arrondissement de Paris. Il dort sous un petit toit d’une ancienne boucherie spécialisée dans les tripes et les volailles que personne n’a ouverte depuis des décennies et dont il ne reste que la façade peinte entièrement à la main, à la typologie du vieux Paris, annonçant les produits qui défilaient quotidiennement autrefois. Tous les soirs, il arme et démonte son camp sous ce petit abri pour attirer le moins possible l’attention du voisinage. La rue est spécialement calme pour la ville.

Je savais qu’il parlait castillan parce qu’avant moi, Lucas avait occupé cette chambre de bonne au sixième étage pendant plus d’un an et l’entendait jurer de temps en temps dans notre langue avec un fort accent espagnol et une voix de ténor maudit, « quand il perd la boule, c’est pas joli à entendre… Je ne voudrais pas être celui sur qui il crie », m’avait-il raconté. Il savait que je parlais espagnol, on se saluait dans notre langue depuis le début. Il a vu juste, je pense, ou alors il nous a entendus l’une des fois où j’ai rendu visite à Lucas.

Ce jour-là, j’avais oublié le concentré de tomate que m’avait demandé S. pour préparer un couscous avec les légumes que nous venions d’acheter au rabais dans un magasin bobo, qui vendait sur Internet ce qu’il ne parvenait pas à vendre sur place à un prix exorbitant, pour quelques sous via un smartphone. C’est pourquoi j’attendais à la porte du supermarché du coin avec la boîte pleine de légumes de saison dont n’importe quelle mère aurait été fière. Il ne manquait que les bières et la tomate.

Comment allez vous ?

– Bien, tout va bien, et vous ?

– Pareil, alors ? Vous avez un lapin à la maison ?

– Pourquoi ?

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Le pleur I : Notre-dame-des-Champs, si tu es sur le quai de notre arrêt, ora pro nobis!

Janol Apin, 1990

Moushli attendait que le métro arrive deux stations plus loin. Il avait rendez-vous à midi à l’ambassade. Il avait un quart d’heure en avance sur l’heure du rendez-vous. À la station Sèvres-Baylone, en direction de Marie d’Isis, une dame est montée et deux hommes vêtus en noir sont descendus. Tout les sièges étaient pris et seules quatre personnes étaient debout. Elle est restée au milieu de la plate-forme d’entrée.

Moushli n’a pas fait spéciale attention à cette arrivée avant qu’elle ne s’adresse à l’homme qui parlait à voix haute depuis trois stations et qu’il avait réussi à annuler, pour plonger dans la lecture d’un journal gratuit. Elle, au contraire du prédicateur, était juste à côté de lui, qui se trouvait sur un strapontin la tête basse.

  • Bonj… Mais c’est pas vrai, encore toi ! Mais il y plein d’autres lignes, vieux con ! Vas parler de ton putain de livre ailleurs !

  • Et c’est pour ça que je vous exhorte à rester fidèles aux valeurs catholiques et à voter contre le mariage homosexuel. Ce n’est pas naturel, ce n’est pas dans nos valeurs, il suffit de lire la bible…

  • Tu nous emmerdes avec tes conneries. T’as pas besoin d’argent, toi ; t’as rien d’autre à foutre de ta vie que d’aller parler de ça aux gens ? Sérieux ? C’est pas possible. Fous le camp, salaud ! On veut pas de toi ! T’as compris ?

  • Nous ne pouvons laisser le gouvernement nous humilier, dédaigner le passé qui a fondé ce pays, il faut manifester, avoir du respect pour nous-mêmes et…

  • Deux mois qu’on n’est plus tranquille ! T’as toujours pas compris ? Les gens font ce qu’ils veulent de leur cul, moi, j’ai vendu le mien pendant des années et alors ? Ça te pose un problème? Après tout, t’es un fils de pute ! Tu devrais voir du respect pour des gens comme moi qui ont connu la vrai vie !

Elle était habillée en tenue de rue, à force d’y habiter. La plupart de voyageurs l’on ainsi perçue, sauf Moushli. Pour lui, seule la chevelure un peu grasse et les doigts gonflés par l’alcool et le froid lui ont permis de soupçonner qu’elle était à la rue. Il prêtait plus d’attention à la main droite qui maniait habilement une pince métallique à épilation sur la surface lisse du menton et des lèvres. Le geste était mécanique et efficace.

Le catholique est descendu avec une valise pleine de prospectus que personne n’a voulu prendre à son passage, avant d’aller parler ailleurs au nom de son dieu. Lorsqu’il il s’est approché du côté de la dame, prospectus en main et l’air impassible, on l’a entendu racler sa gorge comme si elle chargeait ostensiblement un revolver, mais elle a fini par cracher par terre et non pas à son visage comme la grande majorité des passagers l’attendaient, puis elle a passé la semelle droite par dessus le crachat et elle a détourné le regard.

La tension a diminué quand l’homme est descendu à Rennes. On l’a vu rentrer au wagon suivant. Les pinces produisaient un cliquetis qu’avait un quelque chose de cigale selon Moushli. Il l’a vu prendre du souffle pour continuer le discours qu’elle avait commencé :

  • Bonjour, mesdames, messieurs, je suis actuellement… pfffff… Laissez tomber. Quelqu’un airait une cigarette ? Ça irait.

Un petit silence s’est installé. Des cigarettes ? Moushli en avait, un ami algérien avait pensé à lui au retour de son voyage au bled et lui en avait ramené trois cartouches. Il lui en a tendu une, sortie du paquet qui l’accompagnait, sans oublier de se rappeler de descendre à la prochaine station.

Elle ne l’a pas prise immédiatement, elle l’a regardé avec un geste qui ressemblait à celui de quelqu’un qui essaye de savoir si un visage lui est connu, puis elle a serré les lèvres comme le regret sait le faire, elle a pris la cigarette, l’a collée contre sa poitrine d’une main, puis elle lui a pris le visage de l’autre, comme une mère, et elle s’est mise à pleurer.

On dirait que Moushli lui avait tendu non pas une cigarette mais la démonstration même que la vie valait la peine, sans faire exprès, malgré tout ce qu’elle avait pu vivre. De la même main qu’elle parcourait son visage tendrement, elle l’a tiré contre son giron. Lire la suite