Morphine à volonté

Allongé sur le lit d’un hôpital miteux, c’est le premier moment que j’ai eu pour penser à comment et quand étais-je arrivé à me casser la jambe. J’attendais que l’anesthésie passe et ça n’allait pas être tout de suite. Je ne sentais rien à partir du cou. Ce n’était pas une sensation agréable, ça grattait, je pouvais bouger, mais tout était engourdi. C’était angoissant et il fallait donc se distraire avec d’autres pensées.

Quelque chose m’a semblé clair, ça était allé trop loin, et ça n’avait pas été pendant l’instant stupide où mon pied s’est coincé sur la base d’une grosse pierre que je m’étais cassé la jambe, ni au moment où je suis tombé en avant, laissant la jambe derrière moi. Non, j’avais commencé à me casser la jambe avant de me plier en deux et d’exécuter ce tour étrange en l’air pour libérer mon pied. Par terre, je pouvais voir la semelle de ma chaussure dans une position où je n’aurais pas dû pouvoir le faire. La douleur était déjà insupportable et amplifiée par cette vision anormale de mon corps quand mon pied pointait vers moi. À partir de cet instant, je n’ai pas pu penser normalement.

Heureusement, ou pas, il y avait deux autres gars avec nous. Jusqu’au moment du pied coincé, je n’avais pas réussi à savoir lequel des deux était celui qui avait invité mon quasi-ex-copine boire des coups dans un mirador pré-hispanique. Moi-même, j’avais emmené des filles à cet endroit depuis le collège. Et ça marchait toujours. Bien sûr qu’elle ne m’avait pas invité. Elle avait seulement dit « on n’est plus ensemble » et « je vais aller boire des bières avec un ami, et un de ses amis ». Rendu au point où on était, cela revenait au même, je ne connaissais aucun des deux, tout au plus les intentions de l’un d’eux. C’est pour ça, en fait, que j’étais là, plus que par l’envie de monter aux bains de Nezahualcoyotl observer la vallée de Mexico, avec sa couche grise de pollution entre la planche de béton, les montagnes et le ciel. Lire la suite

Aimer encore

Blutch, la beauté, 2008

Par José Narvaez

 

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Je crois qu’hier j’ai atteint

le dernier échelon du masochisme,

quand je me masturbais

et pensais à toi avec d’autres hommes.

Je pensais à cette pratique abjecte

aussi la mienne

de collectionner la chair

comme en cherchant son corps dans celui des autres;

C’est comme ça que je t’ai connue

toi et ta propre incubation

habituée à ton démon

tu criais à la rédemption d’un nid

on s’est adhéré

avec une intimité vorace

et, cependant, avec cette intention

adolescente;

timide;

on a contredit une source infatigable du désir

hérétiques

on s’est interdits

à notre propre coutume

de nous écorcher dans les nuits

mutants

vacillant pour toujours entre

notre décadence et notre lumière;

on s’est fait face avec une certaine méfiance,

maladroits

de faire de nouveau de l’amour un rêve plus concret. Lire la suite

Une séparation, un trampoline et une fée allemande

Je venais de gagner en légèreté. Je ne me suis rendu compte de cela jusqu’à ce que j’ai relevé la tête pour voir le visage d’un moi étranger et lourd. Ce n’était pas moi, celui-là, c’est ce que je me suis dit. Mais je savais que c’était moi, effacé, plongé dans un non lieu: ni en couple, ni célibataire, asexué, comme un embryon  mal développé qui ne pouvait pas se reproduire et se mettait de balles dans la tête tous les soirs pour oublier l’existence.

Au bout d’un an, j’ai réalisé qu’il n’était pas possible de se séparer sans se séparer, le verbe étant l’essence même de la phrase. Sans verbe, il n’y a pas d’action, tout comme il n’y a pas d’absence en présence de la personne qui devrait être absente. Des histoires de gens qui ont peur de se quitter mais qui ne peuvent plus être ensemble, je crois qu’on en a presque tous eu le droit

Tout ce charabia pseudo intellectuel pour dire que ça avait été compliqué mais j’ai survécu, ça va, comme on dit plus que souvent, sauf que cette fois-ci, c’était un vrai « ça va ».

Le relâchement final a été cet appel téléphonique via skype vers un portable-radio, de Paris à Mexico:

– Salut, j’avais pas eu le temps de répondre à tes courriers.

-ça va?

-Oui, tu voulais parler avec moi, non?

-Oui… (la famille, les amis, le Mexique, le boulot, un accident de voiture, l’actu politique, la crise, le retour de sa cousine d’Espagne, les cadeaux que je lui avait envoyé: les bières, les chaussures, la jupe, tout était bien arrivé. Des enveloppes et des enveloppes), et je voulais parler avec toi aussi parce que… Parce que je voulais te dire que je sors avec quelqu’un, voilà, je voulais que tu le saches.

-Je le savais déjà, tu me l’avais déjà dit dans le courrier « Moi bourrée ». Lire la suite