Trêve de rêves de rats

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Blek le rat, Le guerrier, 2017

Abdoul a un visage marqué, on ne sait pourquoi ni par qui, il n’en parle à personne de connu. Les rides se faufilent sur son visage comme les sillages d’autres vies. Les cernes font partie de lui, mais depuis quelques semaines elles grandissaient sur sa peau mâte et dure. Son collègue surveillant, venu d’ailleurs aussi, le rejoint pour fumer une cigarette pendant la pause, le moment où il peut poser le balai et enlever les gants.

  • Dis-donc, Abdoul, tu fais la fête dernièrement ou quoi ?

  • Non, je ne bois pas, moi, dit-il d’un fort accent marocain et il sourit. C’est les putains de rats.

  • Quels rats ?

  • Là où j’habite, il y a des rats juste à côté de ma chambre. Je suis au rez de chaussé et pile derrière il y a le local poubelles. Les rats doivent être partout, je les entends ronger. J’ai peur pour ma vie, j’t’ jure, j’ai peur qu’ils arrivent à rentrer par le tuyau d’aération et qu’ils viennent me mordre.

  • Ça pourrait vraiment arriver ?

  • Mais oui, je suis aller voir pendant la journée et il suffit de ronger un faux mur pour qu’ils accèdent aux étages et chez moi.

  • Et t’as pas prévenu le propriétaire ?

  • Je vais faire ça aujourd’hui, mais, comment le dire?, je n’aime pas parler au téléphone, ça me donne des frissons. ça me rappelle des mauvais souvenirs, quand je suis arrivé et que je devais répéter tout ce que je disais, encore pire au téléphone. Tu peux appeler à ma place ? J’ai attendu un peu mais je ne fais que des cauchemars, je ne tiens plus. Quand j’arrive à dormir je rêve qu’ils me bouffent. J’en peux plus.

  • Tu m’étonnes. Viens, on va appeler de la loge, je n’ai plus de forfait.

  • Et moi, même pas de portable.

Ils ont rit et fumé. Lui, une clope toute fine, « presque que du papier, c’est presque pas fumer ».

En appelant, il a appris que le propriétaire était injoignable pendant quelques jours. Qu’il faudrait attendre. Attendre quoi ? s’écrie Abdoul, quand le téléphone est raccroché.

Trois chiens errants se disant Adieu au Mexique

Je voudrais pas crever
avant d'avoir connu
les chiens noirs du Mexique
qui dorment sans rêver
Boris Vian, Je voudrais pas crever, 1952
Nous trois, quand on était jeune

Nous trois, quand on était jeune

Nous partîmes ailleurs chercher la bonne vie et

nos mères aboyèrent amèrement. Puis, sereines,

elles nous virent prendre la route à quat’pattes.

Elles étaient errantes aussi, des migrantes à vie,

Parties d’horizons oubliés, chienne de vie

pour des chiens sans maître, sans nature et sans

ancêtres, mendiant parmi les hommes obèses,

de chasseurs à clochards, mais rien à faire ici.

C‘est pourquoi nous partîmes. On entend dire « Oublie !,

trace ta route et trouve-toi un casse-croûte ! »

Les chiens poursuivent leur route, mais n’oublient pas.

Y‘a mon pote, qu’un mec appela « Marronnier »,

et qu’un vrai clochard chassa à coups de guitare,

et qui pleure depuis, et musiques, et adieux.