La fin du Summertime : une libellule, tuer un grand père en vain, un vol, une porte cassée et une pincée de tendresse

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Je me demandais quand est-ce que l’été prendrait fin. Je m’étais dit que je prendrais n’importe quel boulot pour l’été, et ça commençait à être bon pour moi pour la saison. Être réceptionniste de nuit était sans doute le pire boulot que j’avais jamais eu, et des boulots j’en avais eus depuis que j’étais arrivée en France, je ne me rappelais plus du nombre, tout s’enchaînait pour trouver sa place dans Paris.

Pendant les longues nuits, des petites chaînes de fonctions inutiles consommaient mon temps avec leur futilité. J’ai vu le jour le plus long de l’année derrière le comptoir et les suivants se raccourcir petit à petit. La ligne entre l’automne et l’été n’a jamais été claire pour moi ; les tâches que je devais accomplir à l’hôtel, non plus ; elle se multipliaient tous les jours, mais le salaire restait le même.

L’un de ces crépuscules, une libellule est arrivée au comptoir, elle s’est posée deux secondes et elle est partie par la porte que je maintenais toujours ouverte, ensuite on m’a demandé :

  • Je peux faire une réservation pour demain ?

Elle tombait plutôt mal, elle avait fait fuir la libellule et avec elle mon espoir de croire en un été qui existait quelque part dans sa plus belle face à l’heure où je commençais à travailler. C’est comme ça avec les emplois qu’on n’aime pas, mais celui-ci avait une noirceur pour laquelle la nuit n’était que décor.

  • Pour quand ?

  • Pour demain. Je suis déjà à l’hôtel.

  • Nom de famille…

Son nom de famille était compliqué et long, avec des consonnes que je n’aurais pu répéter. Ce à cause de la fatigue, parce que dans d’autres circonstances j’ai une bonne oreille. Elle a dû l’écrire. J’aurais dit qu’elle était étasunienne. Elle était blanche, en tenue de sport, du genre « je vais au parc faire du jogging », et des cheveux rouge foncé attachés en queue de cheval. Le nom de famille, lui, pointait vers l’Europe de l’Est.

Je n’avais pas envie de penser à des réservations, l’été m’avait laissé une odeur à cigarette bleu-âpre et un peu mal aux reins à force d’être debout pendant dix heures au lieu de dormir.

  • Le système ne marche pas, désolé, passe plus tard.

Elle ne m’a rien dit mais elle a compris que je mentais. On a parlé rapidement, discussion de comptoir. Elle n’a pas insisté pour sa réservation.

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Une souris minuscule

« Oh, mi amor, 

estoy tranquilo pero herido. […]

No es que no te crea,

es que las cosas han cambiado un poco »

—-

« Oh, mon amour,

je suis tranquille mais blessé . […]

Ce n’est pas que je ne te crois pas,

c’est que les choses ont un peu changé»

Fito Paez, Tres agujas, Del 63, 1983

« Después de un baño cerebral,

estaba listo para ser amado »

« Après un bain cérébral,

j’étais prêt à être aimé ».

Soda Stereo ,  Ella usó mi cabeza como un revolver, Sueño Stereo,1995

Attendre, un train, un métro, quelque chose qui arrive de dehors changer la réalité de tous les jours. Ce qui arrive à plusieurs reprises et finit par construire la constante fragile des habitudes, de l’identité. Oh, regard cette souris ! Regarde comment elle sort d’en bas du du distributeur automatique de bonbons! Quand on travaille la nuit, ce sont ce genre de choses simples qui te font la nuit. Cet être gris et minuscule qui te rappelle la subtilité de quelque chose de vivant, entre le béton et le métal des rails et le flux des êtres gigantesques. Il y a eu une connexion entre tout, comme un métro qui arrive quand tu débouches sur le quai, comme lorsqu’on trouve de l’argent par terre ou un objet qu’on apprécie au milieu d’une rue. Tout devient alors une question de vrais mots. Du genre qui me manquait. Hier j’ai rêvé encore une fois du dentiste, en prononçant l’inévitable question sur la dent trouée depuis des années.

Aujourd’hui c’est un dimanche spécialement froid. Je ne sais si on aura beaucoup comme ça. Il ne me reste qu’à écouter de la musique. Je suis à la recherche d’un sauvetage, de passer moins par les mots. Je peux dire que je suis, comme quelqu’un qu’irait n’importe sans se demander pourquoi. Je suis tranquille mais blessé, en cherchant comment combattre cette anxiété que même la destruction partielle du corps ne peut taire. Les vérités trop évidentes ne s’étouffent même pas avec le sommeil, pore de tout notre être. Lire la suite